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29/03/2016 08h:22 CET | Actualisé 30/03/2017 06h:12 CET

"Rue des voleurs" de Mathias Enard ou les pérégrinations identitaires de Tanger à Barcelone

LITTÉRATURE - A l'annonce de crimes et d'actes dont la violence semble dépasser tout entendement, mais surtout toute humanité, s'imposent ensuite presque immédiatement à nous les visages de ceux et celles qui les ont orchestrés. Nous n'avons pas encore le temps d'envisager les auteurs d'abominations comme étrangers, hors-normes, "pas comme nous", que les mêmes noms, les mêmes visages sur les mêmes images reviennent en permanence sur nos fils d'actualité, lorsqu'on allume la télévision, lorsqu'on ouvre les journaux.

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LITTÉRATURE - A l'annonce de crimes et d'actes dont la violence semble dépasser tout entendement, mais surtout toute humanité, s'imposent ensuite presque immédiatement à nous les visages de ceux et celles qui les ont orchestrés. Nous n'avons pas encore le temps d'envisager les auteurs d'abominations comme étrangers, hors-normes, "pas comme nous", que les mêmes noms, les mêmes visages sur les mêmes images reviennent en permanence sur nos fils d'actualité, lorsqu'on allume la télévision, lorsqu'on ouvre les journaux.

Devant cette abondance d'images, et cette familiarité entretenue, quelque chose interpelle... Quelque chose qui nous dit que, malgré tout, et du fait de notre appartenance commune à l'humanité, seules les circonstances de la vie, les mauvaises rencontres au mauvais moment, la mauvaise idéologie de secours à la mauvaise période, peuvent expliquer de pareilles déroutes, comme l'extraction à la vie pour rencontrer la mort, comme substitut, comme promesse.

Ces trajectoires ne sont sans l'ombre d'un doute ni des explications ni des justifications. Elles posent juste les cadres de l'horreur. Comme le fait un avocat lorsque, "défendant" (en réalité représentant) le pire des criminels, il ne fait que rendre compte, dans une terminologie précise, comment et non pourquoi la contingence malencontreuse et les vicieuses nécessités ont amené l'accusé à la déraison.

C'est donc ça, nos vies. Des narrations, tantôt fortuites, tantôt maîtrisées, mais dont le déroulement fait en tout cas de nous qui nous sommes, précisément. De la naissance à l'adolescence, de nos amours à nos déceptions, tout raconte et construit, pour ainsi dire, notre identité, par opposition à ceux qui ne sont pas nous. Ce cheminement de l'être, ces identités adoptées et modifiées au hasard du destin, jusqu'à rencontrer l'absurde, la violence et la mort, sont au cœur de la troublante proposition que nous fait Mathias Enard dans son roman Rue des voleurs.

Dans Rue des voleurs, Enard nous présente Lakhdar, jeune marocain de 20 ans à peine. Lakhdar vit à Tanger - ville sécante, entre le Maroc et l'Europe, entre la Méditerranée et l'Atlantique, portugaise il y a 600 ans, espagnole il y a encore si peu, internationale aujourd'hui? Comme l'économie de la ville, Lakhdar passera tout le roman "off-shore", loin des côtes, sur une mer qui le rapproche tantôt d'un endroit et tantôt d'un autre, sans jamais qu'il ne pose ses bagages...

Au commencement, il y a un rapprochement-attouchement avec Meryem, sa cousine. En bref, ils "se font prendre", l'affront est impardonnable et le verdict sans appel: Lakhdar est à la rue. A 20 ans, alors même qu'il passait ses journées plongé dans ses polars, lorsqu'il n'était pas en train de fumer des joints devant le détroit avec son ami Bassam, Lakhdar se retrouve seul. Nu. Répudié. Congédié. Conspué. Il n'a d'autres toits que la rue, et on découvre avec lui (même si on s'en doute aisément) que celles du Maroc ne sont pas les plus tendres lorsque vous n'avez comme monnaie d'échange que votre faim et votre soif à juguler.

Débute alors une errance qui le traîne de Tanger à Casablanca, se nourrissant de restes de marchés la journée et profitant du calme nocturne pour occuper les parkings. Malgré ces pérégrinations sordides, Lakhdar retrouve un foyer à l'Ecole de la pensée coranique de Tanger, où son ami Bassam est désormais engagé (par habitude, par hasard, par commodité, par affinité, par besoin d'appartenance - par tout, sauf par idéologie).

Là, Lakhdar coule des jours tranquilles entouré par des livres religieux mais essentiellement par les polars dans lesquels il s'évade et peaufine sa maîtrise du français et de l'espagnol. Pourtant, autour, tout change, et avant qu'il ne s'en rende compte, Lakhdar comprend qu'entre la disparition soudaine de Bassam et l'attentat de Marrakech, les chemins se croisent quelque part...

J'imaginais un attentat, une explosion, comme il disait; une vengeance pour la mort de Ben Laden, un coup d'éclat pour déstabiliser encore plus l'Europe au moment où elle semblait vaciller, des représailles pour les enfants palestiniens morts, pour les enfants morts en général - toute la rhétorique absurde, la spirale de la bêtise, ou tout simplement pour le plaisir de la destruction et des flammes, que sais-je...

Entre temps, notre narrateur en prend un autre, de chemin, lorsqu'il décide d'aller retrouver Judit, jeune catalane arabophone et engagée, rencontrée lorsqu'elle était en vacances à Tanger. Durant cette escale, elle confronte le Tanger de ses livres à celui de Bassam, et sa passion pour l'arabe devient le point de départ d'une relation épistolaire qui emmène Lakhdar, encore une fois, sur des chemins inconnus...

Alors, avec lui, on voyage, de Tanger à Algésiras, avant de se retrouver à Barcelone. Partout sur le chemin, il y a la crise: du papier, des idées, de la monnaie, du chômage. On est au bord du gouffre et on a le vertige tout le long, parce que le fil qui retient Lakhdar ne tient à rien et on attend. Que les choses changent. Que Lakhdar rentre paisiblement chez lui, à l'image d'Ibn Batouta dont les récits interfèrent par ailleurs tout au long de Rue des Voleurs.

Au fil des pages, L'Exil pèse, autant que la crise dans le monde arabe, en Europe, et partout dans le coeur des jeunes. Quelque chose, pourtant, nous rassure durant toute cette histoire, et il faudra attendre de refermer le livre pour se rendre compte que, malgré les oppressions passagères et l'angoisse constante, ce qui nous a guidés dans notre lecture a été la liberté, choisie, et vécue par Lakhdar.

A la façon d'un équilibriste avançant au-dessus du vide, seul le libre-arbitre permet à Lakhdar de continuer à mettre un pas devant de l'autre. Et s'il n'a pas rejoint les Indignados espagnols ni s'est insurgé immédiatement contre l'Ecole de la pensée coranique ou contre Bassam, son combat a toujours été celui de la liberté - d'une existence digne, choisie et libre, surtout.

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