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10/03/2016 13h:49 CET | Actualisé 11/03/2017 06h:12 CET

Critique: "La Révolution n'a pas eu lieu" de Sonia Terrab, au-delà du 20 février

HISTOIRE - Almoravides, almohades, colonisation, Marche Verte, décolonisation... L'histoire du Maroc, c'est celle qui raconte ses dynasties, ses triomphes et ses défaites, ses conquêtes et ses règnes.. L'histoire avec un grand H, qui parle du pays comme d'un tout homogène qui serait, tout ensemble, allé faire la guerre, puis la paix, et aurait connu unanimement la croissance ou la crise.

Reda Zaireg/HuffPost Maroc

HISTOIRE - Almoravides, almohades, colonisation, Marche Verte, décolonisation... L'histoire du Maroc, c'est celle qui raconte ses dynasties, ses triomphes et ses défaites, ses conquêtes et ses règnes.. L'histoire avec un grand H, qui parle du pays comme d'un tout homogène qui serait, tout ensemble, allé faire la guerre, puis la paix, et aurait connu unanimement la croissance ou la crise.

Parmi les derniers - grands - épisodes qui ont marqué le Maroc, il y a eu le 20 février. Les Printemps arabes. La réforme constitutionnelle. Le Oui. Les Non. Tout le monde a eu son avis: certains ont encouragé/participé aux revendications et y ont vu un signe de modernité et une forme inédite d'expression. D'autres ont craint la menace du chaos, et ont déploré ces mouvements "inspirés d'une envie d'Occident, de tout renverser, tout foutre en l'air avec rien à proposer". Entre les deux, une grande masse s'est confortée dans un NIMBY assumé. Not In My Backyard. Les libertés, oui, mais pas au prix de ma tranquillité.

Quoiqu'il en soit, il serait bien ambitieux de vouloir condenser les oui-les-non-les-plus-les-moins de ce mouvement en quelques lignes. Et plutôt que de discuter l'Histoire, ce que Sonia Terrab a réussi à faire brillamment dans La Révolution n'a pas eu lieu, c'est nous infiltrer au cœur même du Printemps marocain en nous racontant une histoire, d'amour, née dans ce contexte fort. Car l'histoire d'un pays, c'est aussi celle de ses femmes et de ses hommes, de ceux qui s'y croisent et s'y rencontrent tous les jours, foulent ses terres au quotidien, s'y aiment et/ou s'y confrontent.

Ainsi, dans ce deuxième roman de Sonia Terrab, si les premiers mois de l'année 2011 ont été ceux des engagements et de l'expression sur le Web, à cette période, d'autres toiles se sont tissées dans la société marocaine.. Parce qu'en février 2011, Ilyas et Meya se rencontrent, et c'est d'amour qu'il est question.

Meya a 20 ans: casablancaise, fougueuse, libre, indépendante, forte, presque à l'excès. Elle traine de bars en bars et de bras en bras. Pour rien au monde Meya ne renoncerait à sa liberté, fut-ce au prix du risque de ne laisser personne s'immiscer dans les recoins bien cachés de sa vie. Ilyas est doctorant en sciences politiques à Paris. Il revient à Casablanca mêler sa voix à celles des contestations, fier pour la première fois de son appartenance à une communauté marocaine et arabe qui se révolte, se questionne, et prend position pour son avenir. Petit à petit, ce bourgeois d'apparence fidèle aux conventions est confronté à la différence entre ce qu'il espère, et ce qui se produit dans son pays.

Tout au long de ce magnifique roman, la Révolution qui n'a pas lieu, c'est celle de l'amour de ces êtres. C'est l'impossibilité pour ces deux jeunes Marocains de réussir à s'aimer: Ilyas est trop plongé dans ses idéaux et sa philosophie, et Meya trop ancrée dans la réalité. Le problème, c'est qu'entre la liberté telle qu'Ilyas la conçoit, et la manière dont Meya vit la sienne, le concept se heurte souvent au contexte. Et quand aucun des deux n'est capable de faire un pas vers l'autre, quand se changer soi-même est une concession qu'aucun n'est prêt à faire, il n'est pas étonnant, qu'autour, rien ne change.

Si ces personnages de roman, à l'image d'une Jiji - cousine de Meya - qui passe ses journées dans les malls et ses soirées dans les endroits huppés de la capitale, pourraient rappeler des caricatures bien établies de la société marocaine, il n'y en a aucun qui corresponde entièrement à un archétype. Meya et Ilyas sont, justement, pleins de contradictions, de personnalité, et d'individualité.

Sonia Terrab donne le droit à ses personnages d'être eux-mêmes, sans artifices visant à en faire les héros de leur génération, de leur classe, voire de leur genre. On rencontre Meya et Ilyas tels quels, et c'est dans leur échecs et leur immobilisme les plus frustrants que l'on cherche la force de se questionner.

Avec cette aventure touchante, l'auteure nous infiltre en plein cœur du Printemps arabe marocain, avec un récit vrai, plein de réalité, sublimant ainsi toutes les petites histoires qui font les grandes.

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