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10/02/2018 07h:43 CET | Actualisé 10/02/2018 07h:43 CET

Que dit l'orientalisme ?

Wikimedia Commons

Le point de départ de ces réflexions se trouve dans un recueil de textes de Mohammed Dib : Laëzza, (publié à titre posthume en 2006), et l'on peut supposer que dans un chapitre intitulé "Autoportrait", il tient à livrer aux derniers moments de sa vie, ce qui lui tient le plus à cœur.

Mohammed Dib est mort le 2 mai 2003 (il y aura bientôt 15 ans), Laëzza était tout juste achevé au moment de sa mort, c'est sans conteste son dernier livre. Pour autant, ce n'est pas un écrit testamentaire, pas même dans le chapitre "autoportrait", qui ne correspond à ce titre qu'à condition de le prendre à un sens très large. Il est certain que les réflexions d'un homme qui atteint quatre-vingt trois ans (Dib est né en 1920) tournent facilement au bilan, mais nous avons affaire à un écrivain qui refuse de s'appesantir et qui préfère des notations brèves, tout son art consistant en ce qu'elles n'en soient pas moins pertinentes, chargées de sens ou d'émotion.

Le lecteur attentif ne peut manquer d'en glaner ici ou là qui parfois le raviront, comme l'évocation qui va suivre et dont on n'a gardé ici que quelques lignes enchanteresses. On peut leur donner pour titre ces premiers mots qui sont de l'auteur : Les maisons mauresques--maisons de mon temps--après lesquelles commence une description de ces merveilles architecturales malheureusement en voie de disparition (exténuation progressive qui a commencé bien avant l'indépendance mais qui s'est accélérée ensuite, dans les dernières décennies).

En voici quelques détails, particulièrement visuels et évocateurs d'une peinture connue sous le nom d'orientalisme :

Mais je voudrais vous faire rêver surtout de ces lambris de faïences bleues sur fond blanc de Delft dont miroitent les murs du patio autant que ceux des chambres, et de l'ambiance de fraîcheur qu'ils entretiennent par les jours de canicule ; rêver de ces cours pavées de grands carreaux blancs les uns, vert malachite les autres, à la Vermeer, tout en diagonales fuyantes ; et que vous écoutiez, chant liquide, labile d'un éden, les voix de femmes qui s'y élèvent, relayées par les roucoulements des tourterelles ; que vous observiez comme la vigne monte du centre de la cour pour se hisser vers les étages et aller de là-haut vous faire de l'ombre.

A défaut de connaître des maisons de ce style, tant il est vrai qu'elle sont devenues rares dans la réalité, les amateurs de peinture auront le sentiment que Mohammed Dib leur met sous les yeux un de ces tableaux qu'on peut voir dans les musées quand ceux-ci ne les ont pas considérés comme démodés ou pires (ringards ?) et relégués au fond de leurs réserves.

L'évocation de la maison mauresque par Mohammed Dib en est un éloge sans réserve, charmé voire ému, de la part d'un auteur dont on sait qu'il n'abuse pas du lyrisme sentimental et ne cède jamais à des engouements superficiels ou passagers.

Le passage précédemment évoqué pourrait donner l'impression d'être purement descriptif et de s'en tenir à la qualité esthétique de cette maison. En fait il n'en est rien et c'est par autre chose qu'il commence, par le "cœur" qui fait battre tout ce vaste corps et qui est le patio ou atrium (son nom latin) sur lequel débouchent toutes les fenêtres, alors qu'aucune d'entre elles n'ouvre sur l'extérieur.

En quelques phrases très simples, il arrive à préciser et à nuancer ce que cette structure entraîne et signifie. Dans cet espace commun à tous les habitants de la maison se rencontrent les deux tendances essentielles de leur mode de vie : d'une part, la volonté de préserver un espace privé pour chacun, sans jamais dépasser les limites implicites au-delà desquelles il y aurait transgression (ou indiscrétion) ; d'autre part le désir de participer à une vie commune et de montrer que chacun tient compte de l'existence des autres, à laquelle il n'est jamais indifférent.

Les meilleurs des tableaux orientalistes permettent de comprendre cela, ou en tout cas ils montrent que le peintre a été sensible à cette conciliation harmonieusement réalisée, dans un espace à la fois ouvert et fermé. Il y a certainement dans le regard orientaliste qui émane de ces plongées en terre inconnue ou presque une sorte de nostalgie pour la sérénité qui s'en dégage, comme si les problèmes les plus graves restaient à l'extérieur de ce patio livré à une joyeuse et innocente quotidienneté. Monde protégé, dont on comprend qu'il ne peut l'être qu'au prix d'un certain enfermement.

Avec en prime une beauté préservée dont Mohammed Dib ne peut que regretter la disparition au moment où il écrit, mais déjà bien auparavant, quand les gens ont commencé à s'entasser dans des "clapiers sans air ni lumière", comme il dit sans ménagement.

Les peintres européens qui ont donné cette image d'un certain Orient savaient bien que dans leur propre pays, la vie traditionnelle avait déjà perdu ses équilibres profonds, et que cette perte était irréversible. On a beaucoup trop caricaturé leur attitude, comme s'il ne s'agissait pour eux que de falsifier la réalité de ce qu'ils représentaient. Si l'exotisme est un rêve, si l'Orient est un mythe, c'est parce que l'Occident savait ou sentait ce qu'il était en train de perdre chez lui, et ce qu'il aurait fallu sauver en d'autres lieux, si l'on en avait été capable, pendant qu'il en était encore temps.

Nous devrions être impressionnés par le fait que de très grands auteurs, tels Baudelaire et Flaubert, ont porté en eux, une vie durant, une aspiration exotique qui peut se dire aussi très simplement, comme le refus et le dégoût de l'enlaidissement du monde dont ils subissaient le spectacle au quotidien.

Comme le dit Mohammed Dib dans ce même texte, nous ne mesurons pas toujours ce que nous sommes en train de perdre...et pourtant, quelle tragédie !

On peut discuter de l'orientalisme, et le mettre en cause pour de bonnes raisons, mais reconnaissons aussi que s'il nous gêne, c'est parce qu'il est le rappel de tout ce que nous avons gâché, toutes responsabilités confondues.

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