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02/02/2018 08h:26 CET | Actualisé 02/02/2018 08h:30 CET

Partir ou rester

NurPhoto via Getty Images

Du célèbre film de Jean Renoir, La règle du jeu (1939), on a souvent retenu une formule : Ce qui est terrible sur cette terre, c'est que tout le monde a ses raisons.  Il est clair que la phrase exprime la philosophie de Renoir lui-même, qui la met dans la bouche d'Octave, le personnage qu'il joue en tant qu'acteur de son propre film.

Cette idée est d'une fécondité inépuisable, que ce soit au théâtre ou au cinéma, puisqu'elle permet de faire entendre des "raisons" différentes et affrontées et qui pourtant sont incompatibles lorsque vient le moment d'un indispensable choix. On y pense forcément en voyant un film algérien récent Les Bienheureux, de la réalisatrice Sofia Djama, qui obtient un grand succès, sans doute en partie à cause du fait qu'il pose une question essentielle à laquelle il est pourtant impossible de répondre d'une seule voix. Cette question concerne (ou a concerné) nombre d'Algériens qui vivent dans leur pays mais se demandent non sans angoisse (ou se sont demandé) s'ils ne feraient pas mieux de le quitter.

On s'aperçoit assez vite que pratiquement le film de Sofia Djama tourne autour de cette seule question, il est vrai décisive parce qu'elle engage tout l'avenir des trois personnages principaux du film, le couple de quadragénaires formé par Amal et Sami ainsi que leur fils supposé étudiant à l'université et déjà jeune adulte plutôt qu'adolescent. Partir ou rester ? La qualité du film vient de ce que la réponse n'est pas simple, ni pour les personnages, ni pour les spectateurs qui ne peuvent manquer de s'interroger.

Certes Amal (magnifiquement jouée par Nadia Kaci) qui veut partir est convaincante, d'autant plus qu'elle le veut pour assurer l'avenir de son fils, qui en Algérie n'en a semble-t-il aucun. Comme dans le premier épisode du film lui aussi récent de Karim Moussaoui, En attendant les hirondelles, on voit un garçon supposé étudiant qui ne parvient pas à éprouver le moindre intérêt pour les études universitaires. Echec patent du système ou banal décrochage dont il y a des exemples partout ?

Mais comme Sami qui résiste autant qu'il peut à ce projet de départ, on se dit que quitter son pays ne peut pas être la bonne solution et que ce serait vraiment dommage d'avoir résisté si longtemps pour abandonner finalement la partie. Il a, lui, un projet sur place : créer une clinique (il est gynécologue), mais est-ce à tort ou à raison qu'il se sent près du but et finalement capable de l'atteindre ?

Il n'est pas dépourvu d'obstination, faut-il aller jusqu'à dire d'entêtement, d'autant que dans sa volonté de résister à sa femme, il peut y avoir, pourquoi pas, le sentiment que c'est lui le chef de famille et donc à lui qu'appartient finalement le pouvoir de décision. Cependant si harcèlement il y a, puisque c'est le mot à la mode, il est plutôt de son fait à elle, qui revient systématiquement à cette question dans l'espoir de le faire céder, tandis que lui aspire profondément à quelques petits moments où il serait possible de ne pas y penser.

Sur les arguments de l'un et de l'autre, le film n'est évidemment pas construit comme une argumentation logique ; de manière beaucoup plus habile, et dramatiquement efficace, il montre au lieu de démontrer --ce qui nous renvoie, en tant que spectateurs, à plus de questions que de réponses. Il le fait à travers une action très simple et très convaincante, tant il est vrai que les faits montrés sont connus de tout le monde et ne s'inventent pas. Le couple d'Amal et Sami décide de fêter le vingtième anniversaire de son mariage en allant dîner au restaurant (avec quelques réticences de sa part à elle qui sans doute prévoit d'éventuelles contrariétés).

S'accumulent alors des difficultés en série qui ne peuvent manquer de gâcher la soirée et même au-delà : café où les femmes ne peuvent entrer, restaurant où on ne sert pas d'alcool en terrasse, obligation d'aller dans un hôtel pour touristes absolument sinistre et vraisemblablement hors de prix. Finalement le couple se retrouve au commissariat de police, un banal agent de la circulation ayant découvert qu'Amal avait bu de l'alcool avant de prendre le volant. Pas d'autre solution que d'en appeler à l'intervention d'un ami haut placé, qui se révèle efficace en effet.

Si on y regarde de plus près, ces différentes circonstances ou épisodes ne sont pas de même nature et ne devraient sans doute pas, en droit, aboutir aux mêmes conclusions. Oui, la société algérienne obéit à des règles ou contraintes d'origine islamique et de ce fait n'est pas permissive comme les sociétés occidentales. Dans celles-ci cependant, il est interdit de conduire au-delà d'un certain degré d'alcool dans le sang et il est certainement déraisonnable de la part d'Amal d'avoir voulu rentrer seule en voiture en prenant le volant. Elle a sa part de responsabilité dans les désagréments qui s'ensuivent.

Sur la manière dont l'épisode se clôt, on osera se permettre un peu d'humour que les lecteurs sauront prendre comme il faut. On a envie de dire en effet : bienheureux le pays où il suffit d'avoir quelque ami bien placé pour se tirer d'affaire quand on fait un mauvais pas. Il est sûrement vrai que tout le monde ne dispose pas d'une telle possibilité, mais de toute manière tout le monde n'appartient pas au niveau social d'Amal et Sami, et ne peut s'offrir comme ils viennent de le faire une soirée bien arrosée. Incontestablement, ils disposent en Algérie d'avantages dont on ne peut assurer qu'ils les retrouveront en France s'ils y vont.

A cet égard, le film donne l'impression qu'Amal n'a pas vraiment ou pas suffisamment réfléchi à ce que sera ou serait leur mode de vie de l'autre côté de la Méditerranée. Cependant on se dit aussi que de telles décisions ne sont pas rigoureusement logiques, dans la mesure où elles sont existentielles et mettent en jeu le désir, voire le rêve et l'affectivité. Tout est clair dans la question : partir ou pas, mais tout ne peut pas être clair dans la ou les réponses qui mettent en jeu ce que Luis Bunuel appelait "l'obscur objet du désir" dans son dernier film.

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