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04/03/2018 08h:04 CET | Actualisé 04/03/2018 08h:05 CET

Mohammed Dib en Californie

Keystone-France via Getty Images

On vient de traduire l'ouvrage consacré par un grand historien suédois à ses ancêtres les Vikings, principalement connus par la série télévisée qui leur a été consacrée il y a quelques années !

Le peu qu'on sait d'eux en général est qu'ils ont été de hardis navigateurs, à partir des pays scandinaves qui étaient leur point de départ entre le 8e et le 11e siècle. Mais les quelques informations qui nous sont parvenues sur eux sont très sujettes à caution parce qu'elles sont le fait des moines de l'époque, dont les Vikings se plaisaient à piller les riches monastères.

On devine que ces religieux ont fait d'eux en guise de revanche des portraits horrifiques qui visaient, comme on dit de nos jours, à les diaboliser ! Pour n'en donner qu'un exemple, simple mais typique, les moines ont raconté que les Vikings portaient des casques à cornes, ce qui serait, nous dit-on aujourd'hui, une pure affabulation. Mais tout diable se doit d'avoir des cornes...

Bref, grâce à leurs talents de navigateurs, les Vikings ne manquaient pas de relations à travers le monde, et c'est ainsi qu'on a trouvé des quantités de dirhams arabes en fouillant leurs tombes. Preuve évidente d'un commerce sur lequel on aimerait bien sûr en savoir davantage : comment Vikings et Arabes se voyaient-ils les uns les autres, trouvaient-ils quelques points communs entre leurs civilisations évidemment très diverses ?

Mais ils avaient, et c'est dommage, des préoccupations plus urgentes que de nous laisser des témoignages là-dessus.

Les témoignages écrits sont heureusement pour nous lecteurs le fait des écrivains, et lorsque ceux-ci ont du talent, leurs récits de voyage sont du plus grand intérêt. Du talent l'Algérien Mohammed Dib n'en manquait guère, c'est pourquoi il est bien intéressant de savoir ce qu'il nous dit des Etats-Unis où il a eu l'occasion de séjourner, et de la Californie notamment, où il a été enseignant dans le milieu des années 70 à l'UCLA (Université de Los Angeles).

Etant donné la dimension est-ouest de Etats-Unis (4500km tout de même !), la Californie est d'ailleurs restée jusqu'à une date récente un objet de curiosité et d'étonnement pour les Américains de la Côte Est de qui nous tenons nous-mêmes la plupart de nos informations. Que l'on songe à la manière dont en parle le cinéaste New Yorkais Woody Allen (si l'on ose encore le citer aujourd'hui alors qu'il croule sous les accusations des féministes !)

Mohammed Dib, lui, réagit en tant qu'Algérien, c'est-à-dire Méditerranéen, et il le fait avec discrétion et nuance, n'étant pas homme à rechercher des effets spectaculaires ou violents. En dehors du livre assez connu qu'il a consacré à évoquer ce pays, L.A Trip paru en 2003, il revient à cette confrontation avec le Nouveau monde, à savoir l'Amérique, dans un livre de 1998, L'arbre à dires, à un moment qu'on peut considérer comme la dernière partie de sa vie, (il est mort le 2 mai 2003).

Cela pourrait être le signe que cette rencontre, dont il ne cherche d'ailleurs pas à tirer des conclusions explicites, a laissé en lui des traces, en tout cas des réflexions. Sous le titre Californian clichés il se remémore en 80 pages, réparties en une quinzaine de courts moments, un certain nombre de faits, anecdotes ou personnages qui pour quelque raison que ce soit sont restés dans sa mémoire, comme restent dans un appareil photographique ce qu' il appelle des clichés.

Pour l'auteur, ce n'est pas d'une immersion dans l'inconnu qu'il s'agit car il est porteur d'une certaine Californie, non négligeable, celle qui lui vient d'avoir lu beaucoup de livres écrits par des Californiens. Reste que le réel est toujours autre chose que les livres, et d'abord parce qu'il est fait de sensations.

A cet égard, Mohammed Dib oscille entre deux perceptions contradictoires : d'une part il reconnaît pour l'avoir constamment éprouvée en Algérie, la violence de la lumière et d'une manière générale ce qu'on pourrait appeler la luminosité de la Californie. D'autre part, à partir de paysages semblables dans les deux pays, il est désarçonné par le changement de proportions, qui lui rend méconnaissables des lieux que pourtant il devrait reconnaître, n'était l'excès de leurs dimensions par rapport à celles dont il porte la mesure inconsciente dans son héritage algérien. Et c'est ainsi que le semblable devient autre, le comparable incomparable.

De toute manière, comme on s'en doute, au jeu de la confrontation et des différences, c'est forcément l'altérité qui l'emporte. Mohammed Dib a l'habileté de décrire et parfois on a envie de dire : de peindre, sans commentaires superflus, dont son talent littéraire le dispense, tant il est vrai que les descriptions se suffisent à elles-mêmes.

Pourtant il est là, bien présent, et mine de rien, d'une phrase bien placée de temps en temps, il nous met sur la voie. Par exemple lorsqu'il nous dit que le trait fondamental des Californiens (comme de tous les Américains ou presque), c'est qu'ils se sentent "des gens de nulle part dans leur propre pays". Sans qu'il soit besoin d'en dire davantage, on voit bien la différence qu'il veut souligner avec les Algériens, qui se définissent toujours par leur lieu d'origine et éprouvent un plaisir indéniable à en faire état.

Indéracinables, pourrait-on dire des Algériens. Ce qui pourrait être leur force ? Il y pourtant chez Mohammed Dib l'expression d'un sentiment mitigé lorsqu'il dit des Américains que leur absence d'appartenance à un lieu leur permet "une liberté de mouvements peu courante sous d'autres cieux".

Revient alors à l'esprit cette vieille idée que le monde méditerranéen se définit par ses cloisonnements intimes, son aptitude à individualiser l'espace et ceux qui l'occupent. Tandis que l'espace américain reste le no man's land qu'il est devenu --après l'élimination (quel mot horrible !) des Indiens, comme Mohammed Dib ne manque pas de le rappeler.

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