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27/02/2018 06h:41 CET | Actualisé 27/02/2018 06h:41 CET

Les leçons de l'histoire

OGphoto via Getty Images

En 2017, un gros livre qu'on n'imaginait pas forcément en best seller n'en a pas moins connu un succès remarquable. Il s'agit de l'Histoire mondiale de la France, rédigée sous forme de courts articles par une très nombreuse équipe d'historiens, tous convaincus qu'écrire une histoire de la France d'un point de vue purement national, comme si on pouvait l'isoler du reste du monde, est une absurdité qui stérilise la recherche et enferme les études historiques dans ce que ces chercheurs (beaucoup d'entre eux ne sont pas ou pas encore connus ) appellent avec humour et dérision le "roman national" : selon eux il s'agit d'un récit patriotique et centralisateur qui a sévi pendant des décennies dans le monde scolaire, visant à démontrer que tous les événements connus ou dignes de l'être ne pouvaient qu'aboutir à la constitution de la France comme nation.

On reviendra peut-être sur ces attaques contre le nationalisme, mais dans la mesure où elles ont déjà fait l'objet de très nombreux débats publics, mieux vaut piocher ici ou là dans ce gros livre d'histoire(s) la preuve que nous sommes très souvent victimes de notre ignorance dans l'interprétation du temps présent. Et pour ne pas aller d'emblée vers des sujets politiques et idéologiques, commençons par une préoccupation très contemporaine, qui entraîne des opinions contradictoires, le climat.

Un chapitre du gros volume, à la date de 1816, s'intitule: Le temps se gâte. Et c'est la date qu'il faut ici retenir, sous peine de croire qu'on nous parle de notre début du 21e siècle : "A la fin de l'été 1817, les équipages de navires baleiniers rapportent en effet une nouvelle sensationnelle : la barrière de glace au nord de l'île du Spitzberg a disparu".

Il paraît qu'à ce même moment se répand l'idée d'un "dérangement des saisons" et que pour expliquer certains changements climatiques dangereux, on invoque la destruction des forêts. Or il y a exactement deux siècles de cela, ce qui ne veut pas dire que nous devons sous-estimer ce qui se passe actuellement, mais le relativiser : il ne faut sans doute pas croire que la cause unique des désordres actuels soit à chercher dans l'hyper industrialisation du monde contemporain.

Pour en venir à une question plus brûlante encore et au cœur de nos préoccupations, le terrorisme, un chapitre de ce même livre, intitulé "Il n'y a pas d'innocents", nous rappelle ce qu'il en était en 1892 des attentats commis par les anarchistes, dans plusieurs lieux d'Europe et notamment à Paris.

C'est la révolution industrielle qui a mis à leur disposition la dynamite des bombes utilisées pour les attentats commis dans les années 1880-1890. Le titre choisi pour cet article reprend la formule de certains anarchistes comme Ravachol, qui se donnent par là le droit de s'attaquer à la société toute entière "y compris le simple badaud assis à la terrasse d'un café".

Ce qui est très intéressant dans ce chapitre est la description des effets de l'anarchisme sur l'ensemble de la société française et européenne : "Récits des attentats, descriptions des victimes et des bourreaux, rumeurs alimentant la crainte d'autres attentats, la presse de l'époque se fait l'écho d'une préoccupation permanente du public. La paranoïa est collective, la suspicion généralisée. Et si elle tend à s'apaiser, le terrorisme vise à la relancer". 

Franchement, ne se croirait-on pas dans la France de 2015 ? Et ce n'est pas pour donner des idées à "nos" terroristes, mais les anarchistes sont allés plus loin que leurs successeurs ne l'ont fait jusqu'à maintenant puisqu'ils ont à leur actif l'assassinat du Président de la République Sadi Carnot (1894). Il semble cependant que la législation anti-terroriste ait été plus efficace en leur temps (1893-1894) qu'elle ne l'est aujourd'hui.

Pour en revenir à ce qui est la problématique constante de cette Histoire, à savoir la validité et les limites de la notion de nation, on y trouve le retour à quelques textes canoniques à cet égard, comme celui d'Ernest Renan, mais d'une manière plus globale, qu'il serait intéressant d'approfondir, l'idée que le sentiment d'appartenir à une nation n'est pas incompatible avec la mondialisation.

Cette possibilité vient évidemment de la définition que Renan donne de la nation : elle est non contraignante, souple et sentimentale--ce qui donne à penser qu'elle pourrait bien être idéale ou idéalisée. Il s'agit d'une conférence faite en 1882, une bonne dizaine d'années après les épreuves de la guerre franco-prussienne (un véritable effondrement pour la France !) et de cette guerre civile qu'a été la Commune de Paris. Renan donne le sentiment d'être plein d'attentions et de précautions pour une France encore endolorie et qui à dire vrai aurait un peu de mal à tenir des discours ronflants et triomphalistes.

Quelles sont donc les deux seules conditions nécessaires pour fonder une nation: "L'une est dans le passé, l'autre dans le présent. L'une est la possession en commun d'un riche legs de souvenir ; l'autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l'héritage qu'on a reçu indivis". Les historiens nous expliquent très bien--c'est leur métier de savoir le faire-- que Renan est en fait inspiré par l'intention de s'opposer au modèle de nation à la prussienne, certes redoutable d'efficacité comme la France ne l'a que trop constaté mais inacceptable selon ses idéaux humanistes. Cependant rien ne nous empêche de dégager sa conférence de ce contexte historique pour quelques réflexions à notre usage ou à celui de notre époque.

Un passé à partager, certes, à condition de ne pas glisser de passé à passéisme ; un présent comme consentement commun, oui, mais à condition que ce présent soit acceptable et digne d'adhésion. Or dans la France de 1882, les anarchistes avaient beau jeu de dénoncer les scandales, la corruption etc. par lesquelles ils prétendaient justifier leur violence.

L'argent du romancier naturaliste Emile Zola, publié en 1891, reflète sans aucun doute ce monde-là (pour nous qui le lisons aujourd'hui, il est impossible de ne pas faire le rapprochement avec ce qui nous est raconté ... de la Tunisie de Ben Ali !) Bref, la Nation avec toutes les majuscules qu'on voudra n'est pas à l'abri des pires comportements et le programme proposé en son temps par Renan est moins simple, moins évident qu'il n'y paraît !

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