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07/01/2018 11h:17 CET | Actualisé 07/01/2018 11h:17 CET

La mort, avant et après.

Grapefrruit via Getty Images

Il y a déjà plus d'un an, le 30 août 2016, que mourrait l'écrivain et psychanalyste d'origine algérienne, Nabile Farès. Grâce aux éditions Barzakh qui l'ont publié à titre posthume, on peut lire son dernier roman L'étrave ou Voyages à travers l'islam, mélange de récit et de réflexions qui semblent remonter principalement à l'année 2012, à un moment où se sont déjà manifestés les problèmes cardiaques qui seront finalement cause de sa mort.

Si l'on osait parler comme le psychanalyste qu'il était, on se demanderait sans doute quelle a été la cause de cette cause, et d'ailleurs dans ce livre même Nabile Farès s'interroge beaucoup sur l'origine, le commencement--parmi bien d'autres interrogations entre lesquelles ses lecteurs choisiront celles qui les concernent particulièrement. On remarque en tout cas une très grande pudeur chez cet écrivain dont les livres les plus connus, ceux qui remontent au début des années 70, se signalaient pourtant par un style péremptoire, lyrique et flamboyant.

Nabile Farès est très discret sur cette mort qui le frôle déjà de si près et parle bien davantage d'autres morts dont la pensée le hante, milliers de morts anonymes dans les génocides ou mort du fils adoptif de l'amie qui l'accompagne dans ces années-là. On dira que de toute façon, nul ne peut parler de sa propre mort, mais seulement de son approche et de la façon dont il s'y prépare ou ne s'y prépare pas. Que l'on relise les Essais de Montaigne et l'on comprendra ce que ces mots veulent dire.

C'est un fait : nul ne peut se situer au-delà de sa propre mort comme il le faudrait pour en parler. Cependant, certains écrivains s'en sont approchés davantage, ont parlé davantage de cette approche. On pense au poète d'origine algérienne lui aussi, Malek Alloula, mort à Berlin le 17 février 2015, et qui a écrit jusqu'à ses tout derniers moments, comme on peut le voir dans un recueil publié lui aussi à titre posthume,

Dans tout ce blanc. Malek Alloula a trouvé ses derniers mots au plus intime de lui-même et jusqu'au moment où la mort a été pour ainsi dire physiquement présente en lui ou en face de lui.

A propos de Dans tout ce blanc, on ne peut que penser à un autre livre, dans lequel le blanc désigne aussi la mort, et c'est évidemment Le blanc de l'Algérie d'Assia Djebar, un livre paru en 1995, c'est-à-dire avant la fin de la sinistre décennie à laquelle il est assez largement consacré. Assia Djebar l'a écrit dans l'émotion de ce qu'elle apprenait jour après jour dans ces années-là, où nombre de ses amis ont été victimes du terrorisme ; cependant la liste qu'elle dresse et les morts qu'elle recense commencent bien avant dans le temps, puisque si on les remet dans l'ordre chronologique, le premier serait Camus, mort le 4 janvier 1960. Et les deux derniers en suivant ce même ordre, un journaliste et une directrice de collège, ont été assassinés à la fin de l'année 1994.

Au total elle nous parle de dix-neuf personnes dont elle a parfois été très proche et qu'elle a toutes connues, en sorte que malgré la diversité de ses formes de narration , le livre constitue une sorte d'élégie marquée par la souffrance et la perte . "Que sont mes amis devenus/ que j'avais de si près tenus", comme le disait déjà le poète Rutebeuf chanté par Léo Ferré.

Vingt ans après la parution de ce livre, Assia Djebar à son tour disparaît, le 6 février 2015, précédant d'une dizaine de jours celui qui fut un temps son compagnon Malek Alloula. Si l'on ne regarde que les écrivains francophones, on a parfois l'impression que leurs disparitions se regroupent en certaines années particulièrement funestes, comme l'avait été par exemple l'année 1989, qui a vu disparaître Mouloud Mammeri (26 février) et Kateb Yacine (28 octobre) .

Cependant, Le blanc de L'Algérie d'Assia Djebar ne s'appuie pas que sur ces coïncidences tragiques, si impressionnantes qu'elle soient. L'Algérie qu'elle a connue en tant qu'adulte est un pays qui en l'espace d'une cinquantaine d'années (1955-1995) a vu les siens massacrés par dizaines de mille, et quand on dit qu'elle "a vu", il faut comprendre ce mot le plus souvent au sens littéral : vu de ses yeux vu comme on dit en français pour insister sur le caractère concret, inoubliable et irréfutable de la réalité. Assia Djebar a elle-même frôlé la mort de très près à la suite d'un acte suicidaire commis quand elle n'avait pas encore une vingtaine d'années (1953) et qui continue à la hanter jusqu'à la fin de sa vie puisqu'elle en parle encore assez longuement dans son dernier roman, Nulle part dans la maison de mon père (2010).

Revenant sur l'exemple de Nabile Farès, dont L'étrave révèle une sensibilité accrue aux génocides par la menace mortelle qui pèse sur lui, on est amené à se dire que les Algériens sont forcément marqués par les massacres intensifs que leur pays a subis pendant des décennies. Marqués comment ? Il n'y a certainement pas de réponse précise et définitive à cette question, mais elle aide à comprendre la réaction de certains contemporains que ce terrible héritage révolte et qui refusent l'enfermement dans d'effroyables souvenirs.

On ne peut que leur donner raison, ô combien, en ce sens que vivre et apprendre à vivre est une tâche urgente pour les rescapés des plus sombres tragédies. Il leur faut trouver une forme d'acceptation et d'ouverture de soi dont on peut dire au moins qu'elles sont le contraire de l'enfermement.

Cependant celui-ci est parfois inévitable car il fait partie des mécanismes de défense auxquels on a recours quand on n'arrive pas à combattre une réalité trop obsédante. En Algérie, même les jeunes générations sont immergées pour des raisons familiales dans le passé encore récent, dont leurs parents ont souffert cruellement. Pour eux, la voie est étroite entre le ressassement mortifère qui empêche de vivre et l'oubli, inacceptable car ce serait une sorte de négation de ce qui s'est passé.

Dans ces conditions, apprendre à vivre, selon la belle formule du poète Aragon, est un exercice de la plus grande difficulté.

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