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16/12/2017 15h:13 CET | Actualisé 16/12/2017 15h:13 CET

La mémoire et l'oubli

Lipnitzki via Getty Images

En novembre 2017, on a pu voir sur certains écrans un documentaire d'un genre original et très personnel, Carré 35. Il est l'œuvre d'Eric Caravaca, connu surtout comme acteur, mais proche de certains écrivains comme son ami et collaborateur Arnaud Cathrine. Son documentaire se présente comme une enquête, au sein de sa famille et d'abord auprès de sa propre mère, à propos d'un fait singulier qu'il découvre tardivement.

Avant sa naissance (1956) et celle de son frère, ses parents ont eu une petite fille morte à l'âge de trois ans d'une maladie cardiaque au dire de sa mère. La bizarrerie vient du fait qu'on n'en a jamais parlé dans la famille et que toute espèce de traces, photos ou films, ont complètement disparu. Le réalisateur découvre peu à peu que cette petite fille était trisomique, ce que sa mère se refuse à admettre, et c'est sur ce déni ou cette occultation qu'il s'interroge principalement.

Cet événement s'est passé au moment où ses parents habitaient le Maroc, à Casablanca, (sans être pour autant des colons) mais n'allaient pas tarder à quitter le pays en train de devenir indépendant. Ces circonstances historiques suggèrent à Eric Carnavaca un rapprochement très intéressant, entre l'occultation d'un événement privé et familial et celle de la situation encore coloniale où ils vivaient à cette époque (impliquant une pratique quotidienne de l'aveuglement sur certains faits).

Voici ce que le réalisateur dit à ce propos dans un entretien au sujet de son film, pour lequel il a exhumé aussi bien les films en super-8 de sa famille que les images d'archives, longtemps taboues, des crimes des soldats français au Maroc et en Algérie: "Les mécanismes d'oubli, de censure et d'autocensure sont les mêmes (...) Mes parents n'avaient pas le comportement de colons, mais ils s'étaient habitués à ne pas voir ces exactions pourtant bien visibles. Ces trous de mémoire qu'on a fabriqués, la société française les paye encore cher aujourd'hui".

Cette suggestion du réalisateur fait apparaître la pauvre petite Christine, née et morte au Maroc dans le début des années 50, comme le symbole non pas seulement de tout ce qu'on a voulu occulter sur certains comportements coloniaux mais de tout ce à quoi des gens comme ses parents, qui étaient loin d'être les pires, opposaient une sorte de déni qu'on pourrait dire spontané et sans doute inconscient.

Il est donc clair que ce documentaire touche au problème très débattu de la mémoire ou des mémoires, sur lequel ont beaucoup débattu les historiens, notamment ceux de la Guerre d'Algérie, pour laquelle l'expression "guerre des mémoires" a justement été forgée.

Il n'est évidemment pas question de retracer tous les affrontements qu'elle désigne et qui ont parfois été violents. Peut-on considérer qu'on s'en dégage progressivement ? Oui peut-être mais non sans difficulté et risque de rechute. Le mieux est de s'en remettre au grand historien spécialiste de cette question, Benjamin Stora, dont le jugement à cet égard est nuancé.

Il indique la date de 2004 (plus de quarante ans donc après la fin de la guerre) comme une étape importante mais certainement pas définitive:  "En 2004 sort un ouvrage sur la guerre d'Algérie qui porte pour sous-titre : La fin de l'amnésie. Une trentaine d'historiens français et algériens travaillent ensemble pour la rédaction de ce livre d'histoire. La sensation d'absence, que j'avais pointée en 1991 dans mon ouvrage La Gangrène et l'Oubli, semble alors dépassée. La sortie de la dénégation, du silence, s'amorce et, désormais, le travail de réconciliation peut commencer. Et pourtant..."

Il se trouve qu'on parle beaucoup en ce moment du philosophe Paul Ricœur disparu aujourd'hui mais que le Président français Emmanuel Macron revendique comme son Maître. Or tout ce qui concerne la mémoire a été une des grandes préoccupations de ce philosophe, qui a écrit à ce sujet un livre considéré comme fondamental : La Mémoire, l'histoire, l'oubli (2000). De manière bien intéressante, l'importance qu'il accorde à la mémoire (évidemment indispensable et essentielle) va de pair avec ses mauvais usages ou usages dangereux. Il vaut la peine de réfléchir aux trois catégories dans lesquelles il range ces derniers : la mémoire empêchée, la mémoire manipulée et la mémoire abusivement commandée.

La première attire l'attention sur les difficultés du travail de remémoration. La deuxième, liée à l'idéologie, est le fait d'un gouvernement ou d'un pouvoir qui exploite des documents passés pour se légitimer au présent. La troisième, encore plus répandue, est ce qui se passe quand l'histoire dans sa version officielle est récitée par des écoliers ou quand l'hymne national est chanté avant des compétitions sportives ou lors de commémorations officielles et de fêtes nationales.

Paul Ricœur est un philosophe austère et sans complaisance, le commun des mortels s'efforce de résoudre au moins mal ses propres problèmes et l'on a un exemple de ce genre de tentative dans le roman d'Alice Zéniter intitulé L'art de perdre (2017). Elle est écrivaine française (jeune mais reconnue pour son talent déjà affirmé) et petite-fille de harkis. L'histoire qu'elle raconte est celle de sa famille, de 1930 à aujourd'hui, en France certes par la force des choses mais jamais loin par la pensée d'une Algérie qui reste son origine quoi qu'il en soit.

Naïma représente la troisième génération (celle de l'auteure elle-même, âgée de trente-et-un ans).

Pour se dégager de ce qui pèse sur elle, Naïma entreprend de mener une "enquête au pays" qui sera sûrement utile à sa libération. Son récit s'attache aux trois personnages les plus représentatifs d'une déjà longue histoire : le patriarche, le fils, la petite-fille. C'est ainsi que son roman est amené à évoquer trois époques et trois pans d'histoire personnelle et collective.

Ce faisant, il correspond pleinement à ce qu'on attend de ce genre littéraire, qui puise souvent sa matière dans un travail de mémoire, dont La Recherche du temps perdu de Proust reste le modèle inégalé. Entre histoire et fiction, le roman assume un mélange inévitable d'objectivité et de subjectivité.

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