LES BLOGS
17/02/2018 08h:02 CET | Actualisé 17/02/2018 08h:02 CET

Histoires de censure

Lipnitzki via Getty Images

Une polémique pour une fois passionnante a agité le monde de la littérature et de l'édition en ce début d'année 2018 : fallait-il rééditer les pamphlets de Louis-Ferdinand Céline, et notamment Bagatelles pour un massacre (paru en 1937, aux éditions Denoël), comme avait l'intention de le faire Gallimard, le plus grand nom de l'édition française ?

De ce projet il faut maintenant parler au passé puisque Gallimard y a finalement renoncé. Mais cela ne retire rien à l'intérêt du débat qu'il avait provoqué et il n'est pas mauvais d'y revenir alors que, faute d'enjeu immédiat, les passions semblent désormais calmées.

Rappelons brièvement quelques faits attestés. Ces textes sont connus en tant que pamphlets violemment antisémites, d'une trivialité souvent ordurière capable de choquer les lecteurs les plus avertis. Ni les partisans de cette réédition ni ceux qui s'y opposaient au contraire ne manquaient d'arguments tout à fait dignes de considération, et l'intérêt du débat est d'autant plus grand qu'il n'est pas facile de déterminer idéologiquement les deux camps : on trouve certains noms connus du côté où peut-être on ne les attendait pas.

Parmi les écrivains qui ont pris très fortement parti en faveur de la réédition, Boualem Sansal, auteur du Village de l'Allemand (2008) écrit à ce propos : "Les interdictions sont comme les balles, elles ricochent partout et parfois reviennent sur ceux qui les ont tirées. Les livres de Céline ne vont ni augmenter ni diminuer l'antisémitisme. Le Céline des pamphlets ne vaut pas le coup de risquer de ruiner cette chose miraculeuse qu'est la liberté d'expression, dont la liberté d'édition est le vecteur et le levier".

On s'étonnera peut-être de cette position dès le moment où l'on sait qu'une des personnalités les plus opposées au projet de Gallimard est Serge Klarsfeld, grand défenseur de la cause juive et grand dénonciateur de toutes les formes prises par l'antisémitisme contemporain. On s'attendrait plutôt à trouver ces deux hommes dans le même camp, du moins si l'on en croit une certaine réputation de Boualem Sansal, notamment en Algérie où certains le considèrent comme un adepte inconditionnel de la cause juive et israélienne voire sioniste.

Or on a pu voir, aux quelques propos qui viennent d'être cités, que Boualem Sansal choisit son camp pour d'autres raisons, qui sont la liberté sans réserve d'écrire et d'éditer. Considère-t-il que cette liberté d'expression est précisément ce que certains lui contestent, dans son propre pays l'Algérie ? De fait, c'est probablement la raison pour laquelle il promeut au plus haut rang la défense de cette liberté dont il fait une valeur non seulement prioritaire mais intouchable et inaliénable, le mot pour désigner ce qui est sacré en dehors du religieux (et se substituant à lui ?)

Cependant, les adversaires de la réédition ont beau jeu de dire que ces textes sont de toute manière connus, en circulation et à la portée de qui veut se les procurer. On ne peut considérer comme un acte de censure le fait de ne pas les rééditer. Et il est bien vrai que nous avons sans doute gardé une certaine idée un peu archaïque de la censure, qui pourtant n'est plus ce qu'elle était à sa belle époque, c'est-à-dire le 19e siècle.

Si l'on pense à ce que fut la condamnation des Fleurs du Mal de Baudelaire (1857) ou le scandale causé par Madame Bovary de Flaubert (qui à la même date, fut poursuivi mais acquitté), il est difficile de ne pas prendre le parti des écrivains contre leurs censeurs, tels que le Procureur général Pinard qui a été abondamment ridiculisé pour ses propos contre Baudelaire. Dans l'esprit d'un certain 19e siècle, l'écrivain, le poète, a forcément le beau rôle face au bourgeois hypocritement vertueux.

Cet état d'esprit se retrouve jusqu'au 20e siècle dans le domaine du cinéma et la même opposition éclate quand le film de Jacques Rivette tiré de La Religieuse de Diderot provoque le scandale et des menaces d'interdiction. Faut-il rappeler que le combat pour la censure est alors mené par un certain nombre de catholiques  pour lesquels il s'agit d' "un film blasphématoire qui déshonore les religieuses". Tiens tiens, ne voilà-t-il pas que le mot blasphème fait son apparition--chez les catholiques de l'époque, entendons-nous bien !

Le ministre concerné soutient leur point de vue sans ambiguïté  et assure qu'il utilisera tous ses pouvoirs pour empêcher le film de nuire à l'image des religieuses. Nous sommes alors en l'année 1966, il y a tout juste un demi-siècle, ce qui est fort peu et prouve qu'en des temps très proches, dans la France républicaine et supposée laïque, la religion dominante n'hésite pas à exercer sa pression. La censure est le fait du pouvoir en place, mais pour garder ladite place, il lui faut pactiser avec l'opinion dominante (la suivre ou la devancer).

On trouve un exemple comparable, à date plus récente, dans un livre de l'écrivain marocain Driss Ksikès, Au détroit d'Averroès (2017). Un personnage appelé Adib, professeur de philosophie à Casablanca, a consacré un certain nombre de chroniques radiophoniques au grand philosophe arabe du 12e siècle, l'humaniste et rationaliste Averroès. Cependant, au bout de dix-huit mois, les chroniques d'Adib ont cessé d'être diffusées. "Pour un mot de trop, pour des insinuations malvenues, pour accumulation de torts ? Ou juste parce que dorénavant Saïd, le directeur de la radio, fort d'une lettre de menace, réelle ou fabriquée, acceptant d'être mené par la peur, se sentait en droit de lui barrer l'accès à l'antenne. En tout cas Adib ne reçut de lui aucune explication".  Et Adib ne sait que faire, "face à une censure bête, injustifiée".

Le mot censure employé par Driss Ksikès est certainement celui qui convient, même si l'Etat n'a plus besoin d'intervenir en la personne de ses juges, comme il le faisait dans la France bourgeoise du 19e siècle. Dans le cas dont il parle, c'est presque d'autocensure qu'il s'agit, de la part du directeur de la radio. Ce qui pourrait être la forme de censure la plus répandue dans le monde contemporain.

Mais alors, si Gallimard s'autocensure en renonçant à republier les pamphlets céliniens--et ce après mûre réflexion--nous voilà plongés dans une perplexité qui rend difficile de choisir son camp. Lutter contre la censure, certes, mais peut-on, doit-on être adepte d'un libéralisme incontrôlé permettant à chacun de dire et d'écrire absolument n'importe quoi ? Voilà qui demande réflexion...

Retrouvez les articles de HuffPost Algérie sur notre page Facebook.


Pour suivre les dernières actualités en direct, cliquez ici.