LES BLOGS
10/03/2018 09h:47 CET | Actualisé 10/03/2018 10h:08 CET

A propos d'un tatouage, le 8 mars et les droits des femmes

Capture d'écran

Grâce à la municipalité de Montpellier on peut voir exposées en France, de février à avril 2018, de précieuses photographies qui datent de 1935 et qui sont l'œuvre de deux chercheuses en ethnographie, Thérèse Rivière et Germaine Tillion, connues pour s'être intéressées à l'Algérie-- plus spécialement à cette région berbère très originale qu'est le Massif des Aurès. Le document utilisé pour annoncer cette exposition est très normalement une des photographies de cet ensemble, elle représente le visage d'une femme encore jeune, sans aucune ride mais portant des tatouages remarquablement élégants, dont la parfaite symétrie souligne la régularité des traits.

Cette jeune femme aurasienne ne peut que plaire, à condition de ne pas se méprendre sur le sens de ce mot. Il ne s'agit pas de donner au modèle cette séduction facile qu'on trouve sur tant de photographies de l'époque coloniale et que d'ailleurs on a souvent dénoncée depuis lors dans le cadre d'une critique, plus générale, de l'art et de la représentation dites orientalistes.

Tout au contraire, l'Aurasienne ici photographiée frappe par une sorte de dignité sans raideur, légèrement souriante mais sans l'ombre d'une complaisance à l'égard d'un éventuel voyeurisme. Faut-il penser qu'il en est ainsi parce que les deux photographes enquêtrices sont des femmes et qu'il n'y a pas la moindre équivoque dans le regard qu'elles portent sur une autre femme ?

Quoi qu'il en soit, ce qui vient immédiatement à l'esprit est la différence entre cette belle jeune femme et une certaine image de l'Aurasienne qui a fait florès pendant des décennies, celle des trop célèbres Ouled Naïl (nom que la romancière Assia Djebar a transformé comme on sait en "Alouettes naïves" pour en faire le titre de l'un de ses romans).

Il n'était d'ailleurs pas injustifié de parler des Ouled Naïls si ce n'est qu'on l'a fait pour de mauvaises raisons : ces jeunes femmes se prostituaient avant leur mariage pour gagner une dot et l'on en a gardé l'idée qu'il s'agissait de femmes faciles, prêtes à se donner au premier venu.

Les choses sont évidemment un peu plus compliquées et l'on aurait dû s'interroger davantage sur l'origine de cette pratique, en s'aidant par exemple d'observations sur le costume qu'elles portaient, la coiffure notamment, manifestement inspirée de modèles très anciens. Cependant il y a eu des chercheurs et des chercheuses qui n'ont pas cédé à la facilité, et l'on voudrait rappeler ici le souvenir d'une femme, Mathéa Gaudry, dont le travail reste des plus précieux encore aujourd'hui, on pourrait même dire plus que jamais dans la mesure où le monde qu'elle a décrit (et notamment les femmes) n'existe plus guère désormais.

Le livre de Mathéa Gaudry, intitulé La Femme chaouia de l'Aurès, a été publié en pleine période coloniale (1929), et même à un moment qu'on considère comme le pire de cette période, à l'approche du Centenaire de 1930. Son importance est attestée par le fait qu'il a été réédité en 2002 par Chihab-Awal. On le cite régulièrement en exemple dans la catégorie "sociologie berbère".

Sans revenir sur la description ou l'évocation des Ouled Naïls , trop souvent évoquées dans un contexte désagréable et vulgaire, on trouve dans le livre de Mathéa Gaudry des témoignages de première main, grâce au fait qu'elle s'est fréquemment rendue dans l' Aurès à une époque où elle habitait le Constantinois mais plus encore sans doute parce qu'elle a éprouvé pour ces femmes, pourtant si différentes d'elle-même, un mélange de sympathie, d'admiration et d'enthousiasme tout à fait convaincant et d'une sorte de fraîcheur (au sens où l'on emploie ce mot pour les couleurs d'une peinture) parfaitement conservée après 90 ans.

On ne peut évidemment prétendre résumer toute son étude en une phrase ou deux, mais retenons-en une sorte de paradoxe qui a beaucoup frappée l'enquêtrice, car le paradoxe permet de dire deux choses (légèrement contradictoires) à la fois. Les femmes de l'Aurès, nous dit-elle, accomplissent un travail presque incroyable, physiquement épuisant et d'une grande difficulté. La situation de leurs villages, qui s'accrochent à des pentes très escarpées, les oblige à grimper comme des chèvres, et parfois, souvent, avec des charges très lourdes sur leur dos.

La diversité des tâches qui leur incombent fait qu'elles ne connaissent jamais le moindre repos. Et pourtant-- voici où intervient le paradoxe-- ces femmes sont toujours gaies, rieuses voire joueuses et elles ne perdent jamais une sorte d'indépendance d'allure que leur procure sans doute la conscience d'elles-mêmes comme êtres libres, jamais vaincues, jamais résignées.

Mathéa Gaudry donne des exemples de leur étonnante combativité, par exemple pour la défense de leurs droits, au sein de leur couple, alors même que leur situation juridique dépend d'un enchevêtrement de droits différents, dont la complexité pourrait être dissuasive et entraîner finalement résignation ou soumission. Ce qui émerveille Mathéa Gaudry--le mot n'est pas trop fort--est précisément que ces Aurasiennes qu'elle a tant de bonheur à regarder vivre sont tout sauf des femmes soumises, et qu'elles mettent en déroute tous les clichés sur la femmes maghrébines, ou musulmanes, ou "indigènes" dans le langage de l'époque. Son livre était une incitation à aller voir sur place pour faire bouger les idées reçues dans les milieux qu'elle fréquentait.

Pourquoi l'Aurès ? Cela fait partie des questions auxquelles on ne répond pas si facilement. Sans doute faut-il les aborder par plusieurs biais, et le livre de Mathéa Gaudry en est certainement un, sinon plusieurs à lui seul. Si l'on se permettait d'en suggérer un autre, qui de toute façon ne peut qu'être agréable (le mot est faible, tout à fait insuffisant !), ce serait d'écouter la voix d'Houria Aïchi, célèbre chanteuse chaouie (graphie un peu différente de celle qu'a choisie Mathéa Gaudry) née à Batna, qui exprime de manière incomparable l'âme de son pays.

Retrouvez les articles de HuffPost Algérie sur notre page Facebook.


Pour suivre les dernières actualités en direct, cliquez ici.