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16/09/2014 13h:23 CET | Actualisé 16/11/2014 06h:12 CET

Du djihadisme et des femmes*

L'État Islamique (EI) a annoncé en juin dernier la création d'une brigade féminine appelée El Khansa, active dans la province d'Al Anbar en Irak mais aussi à El-Raqqa en Syrie... Le problème réside dans la perception que la société a des femmes: Ces dernières sont souvent vues, comme les innocentes victimes et très peu comme les bourreaux (d'ailleurs il n'existe pas de féminin pour le terme "bourreau").

L'État Islamique (EI) a annoncé en juin dernier la création d'une brigade féminine appelée El Khansa, active dans la province d'Al Anbar en Irak mais aussi à El-Raqqa en Syrie. Cette brigade est sous le commandement d'une femme d'origine tunisienne surnommée Oum Rayane. On parle aussi des brigades de femmes d'Oumana Aïchaet de Banat El Walid qui se battent aux côtés de l'Armée Syrienne Libre (ASL), actives à Homs et à Alep. Ces nouvelles ont fait la une des journaux comme si le fait était inédit. La violence des femmes parait exceptionnelle, presque insolite.

Le problème réside dans la perception que la société a des femmes: Ces dernières sont souvent vues, comme les innocentes victimes et très peu comme les bourreaux (d'ailleurs il n'existe pas de féminin pour le terme "bourreau"). Force est de constater qu'il est très difficile, en règle générale, d'aborder la question de la violence des femmes. En effet, comment réfléchir à cette question, alors que l'homme est souvent perçu comme l'"élément violent".

La violence des femmes est une réalité. Depuis la nuit des temps, la femme, même la non-combattante a joué un rôle mortifère dans les conflits et les guerres: Autrefois, les Polynésiennes, étaient responsables du tri des ennemis vaincus et de leur cuisson pour le repas de l'après bataille. Dans plusieurs tribus amérindiennes, les femmes étaient chargées de la torture des prisonniers ennemis. En Afghanistan, Kipling, recommandait à ses compatriotes, postés dans ce pays, de se suicider plutôt que d'être à la merci des femmes ennemies (1). Dans les temps modernes, la situation n'est pas différente, que ce soit en Allemagne nazie, au Rwanda, au Congo, en Tchétchénie, au Cachemire ou encore en Palestine, les femmes ne sont pas seulement victimes mais aussi bourreaux.

Pour comprendre la participation des femmes de l'EI et de l'ASL, on peut prendre appui sur l'expérience algérienne des années 1990. Les raisons qui ont poussé des centaines d'Algérienne durant la "décennie noire" à s'engager dans l'action armée sont multiples et peuvent parfois s'enchevêtrer de la même manière que le sont celles des femmes djihadistes de l'EI et de l'ASL. Durant cette guerre, les femmes appelées par les services de sécurité les "femmes tangos" - ont joué un rôle important. Déjà, lors de la mobilisation du FIS (Front Islamique du Salut), les femmes, l'"assemblée des musulmanes" a été appelée à "avoir une foi solide", pour "encourager leurs époux dans la voie d'Allah" (2). Et c'est ainsi que l'on verra déambuler dans les rues d'Alger et d'ailleurs, des milliers de femmes soutenant la "cause d'Allah" pour l'établissement de la "dawla islamiya" [État islamique]. Lorsque les premiers groupes armés vont se former, le GIA (Groupe Islamique Armé) va être l'un des premiers à former des unités composées exclusivement de femmes et dont l'émir était une femme, une Amira (3).

Les femmes ont les mêmes raisons de s'engager que les hommes: Ainsi certaines s'engagent pour des raisons économiques car elles ne peuvent plus subvenir aux besoins de leur famille et la prise en charge de l'organisation armée leur offre un bon moyen de subsistance. Aujourd'hui les femmes engagées dans l'EI touchent près de 200 dollars par mois, qui, sous les conditions actuelles en Syrie et en Irak, est une somme non-négligeable.

Il y a aussi celles qui s'engagent par compromission, ainsi après avoir "rendu service" au groupe armé, elles se sont compromis et se trouvent dans l'obligation de continuer leur soutien car incapables pour une raison ou pour une autre de faire machine arrière. Notons que le progrès d'un individu dans un groupe armé est graduel et évolutif, généralement lent, avec plusieurs "petits tests" qui aboutissent vers une mission plus "importante". Ces étapes sont généralement "non-violentes". C'est le cas, par exemple, d'Oum Omar, leader de katibet (phalange) Oumana Aïcha à Alep dans le quartier Salah Eddine: "j'ai commencé par aller à des manifestations, puis j'ai participé au soulagement des blessés, puis à la réouverture des écoles puis à la lutte armée et aujourd'hui je suis chef de katiba".

Les femmes s'engagent également pour des raisons idéologiques. L'analyse des vidéos et autres supports a montré qu'elles étaient nombreuses à évoquer le désir de "glorifier la parole divine". Zahra, combattante à Alep, explique: "Je suis une fille d'Alep, j'ai rejoint katibet Oumana Aïcha, mon but en premier et en dernier est de glorifier la parole de Dieu sur terre et d'aider mes frères moudjahidine dans les rangs de l'armée syrienne libre". Oum Omar explique: "Nous ne sommes sorties de nos maisons que pour faire le djihad pour l'amour de Dieu, pour combler le vide spirituel et pour élever la bannière de l'Islam (...) Allah me suffit et Il est le meilleur à qui se fier".

Les raisons émotionnelles sont aussi présentes chez les femmes: Certaines participent activement à la lutte armée pour redresser un tort dont elles ont été victimes. La prise des armes leur permet d'agir et de ne plus subir, elles sont dans l'action et se donnent les moyens de résister aux agressions potentielles ou avérées. Le viol étant un élément important et surtout une arme de guerre, les femmes sont souvent sujettes à ce type de violences. En rejoignant l'organisation armée, les femmes vont pouvoir se protéger contre de potentielles agressions physiques et/ou se venger de ceux qui leur ont fait subir cette "mort sociale". Lors de la déclaration officielle de la création de katibet Banat El Walid à Homs, la porte-parole annonce: "(...) parmi les raisons de la création de notre katiba, les violations continues contre le peuple syrien, en particulier contre les femmes (...) notre objectif principal est de nous protéger contre la férocité des groupes d'Assad". Une combattante de katibet Khawla à Dir Ezzour explique que la raison principale de la formation de sa phalange "est le désir de se protéger contre Bachar et ses sbires qui n'ont pas hésité à souiller notre honneur".

On sait également que les liens familiaux mènent à la participation active des femmes dans la violence armée: Les sœurs, les filles, les fiancées, femmes et veuves des combattants sont recrutées à leur tour pour participer au djihad. Le mariage, forcé ou consenti, sert aussi à la construction de solides alliances: Ainsi en épousant la fille, la sœur ou la cousine d'un "moudjahid", on peut s'assurer la loyauté du "frère d'arme", mais aussi du soutien de la famille à la cause du djihad. De ce fait, la défection devient plus difficile.

Les femmes "djihadistes" de l'ASL et de l'EI qui effectuent pour le moment des missions essentiellement de secourisme et d'assistance aux blessés et aux réfugiés (sauf exception pour deux ou trois brigades telles Banat El Walid) seront appelées à jouer un plus grand rôle dans la lutte armée. Il est certain que leurs fonctions vont évoluer avec le temps selon les conjonctures et la stratégie adoptée par les organisations armées auxquelles elles appartiennent.

En Algérie, les femmes dans les maquis sont passées, d'infirmières à geôlières (responsables de celles que l'on appelait les "sabayas" ou captives) à combattantes en premières lignes. Après avoir reçu une formation pour l'utilisation d'armes à feu et pour l'apprentissage des techniques de tueries et d'assassinats, les femmes vont activement participer aux missions de sabotage, d'assassinat, de "faux barrage" et atteindront des positions clés au sein de l'organisation. C'est le cas par exemple, de la dite "Lalla Fatma", ancienne membre d'un groupe de combattants actifs dans la wilaya de Médéa. Lalla Fatma, a rejoint avec son époux, ce camp de combattant au début de l'année 1994, elle s'occupera des tâches ménagères pendant deux ans, puis sera "gradée" après avoir subie une période d'isolement de trois mois suite à la mort de son époux (ce dernier a été tué par son émir dit Soheib à la suite de suspicions qui pesaient sur lui). Lalla Fatma devint, par la suite, la concubine de l'émir (celui-là même qui a exécuté son époux), puis celle du frère de cet émir. Entre temps, elle rejoindra un camp de femmes dans la commune d'Ouezra où elle jouera un rôle actif auprès d'une autre combattante "amira" (chef) du nom de Djabri Kheira. Ces deux femmes et leurs brigades féminines vont jouer un rôle important dans l'organisation de plusieurs massacres. Elles participeront entre autre aux massacres de Magta' Lazrag (Blida), celui de Douar Bedarna et aussi celui du Douar de Nechachba (Médéa). Lalla Fatma a elle-même participé à des actes de violences extrêmes (décapitation, égorgement... etc) (4).

D'autres femmes "djihadistes", comme celles que les survivants de Bentalha ont appelés "les femmes de Djeha" vont participer au massacre en spoliant les villageois et les victimes de leurs biens. Ainsi, elles seront celles qui entreront au sein des maisons ensanglantées pour vider les réfrigérateurs des victimes et ce afin de "remplir les couffins" et nourrir les combattants, elles voleront les objets de valeurs au sein des maisons et elles iront jusqu'à arracher les dents en or de certaines victimes et à couper les doigts et les oreilles de certains pour récupérer les bijoux en or. Un survivant du massacre de Bentalha nous confia: "(...) les affaires de ma famille étaient jetées partout dans la maison, les placards étaient ouverts, les objets de valeur et l'argent ont été pris, les deux femmes (...), ont coupé des mains et des oreilles, et elles ont arraché des dents en or aux cadavres, tout ça pour l'or (...) on les a appelés les coupeuses d'oreilles... C'était les filles de la maison de Djeha".

Les femmes "djihadistes" en Syrie, notamment Banat El Walid (Homs) sont déjà passé de l'aide aux blessés et aux réfugiés au combat armé. C'est le cas par exemple de cette combattante qui explique: "Je peux utiliser les bombes mais aussi les pistolets comme le M-16, mon rêve c'est d'utiliser un 23mm et aussi de faire exploser un avion (...) nous nous battons contre Assad qui a souillé nos femmes et notre dignité, ces chiens d'Assad qui nous ont souillé. Notre but c'est d'élever la bannière de notre religion et de notre dignité car Bachar n'a laissé personne en paix pas même les femmes et les enfants. On combattra main dans la main avec nos frères pour la reconstruction de notre pays".

Hier comme aujourd'hui, ces épouses, ces sœurs, ces mères, bref ces femmes jouent un rôle très important dans l'effort de guerre et dans la lutte car elles sont non seulement un "soutien affectif" à leurs hommes mais aussi un soutien dans le combat. Qu'elles soient "juste" les épouses, les filles, les sœurs de combattants en restant dans la vie civile ou encore en étant dans les rangs des djihadistes, qu'elles soient "seulement" responsables de la surveillance des "comportements non islamiques de la population" ou de la surveillance des captives, il est certain que ces femmes contribuent (directement ou indirectement) à une entreprise de mort car elles œuvrent à la marche sans faille du djihadisme et de l'extermination de ceux qu'elles considèrent comme "impies" et "renégats".

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* Total des caractères: 2091. Un Oped tiré de cet article a été publié dans Les Échos.

(1) Ehrenreich Barbara, "Le sacre de la guerre. Essai sur les passions du sang", Paris: Calman-Lévy, 1999, page 328.

(2) Cité par Ben Mansour Latifa, "Frères musulmans Frères féroces. Voyage dans l'enfer du discours islamiste", Paris: Ramsay, 2002, pp. 217-218.

(3) Entretien fait le 19 octobre 2010 à 16 heures dans une des banlieues d'Alger avec un haut fonctionnaire des forces de l'ordre.

(4) Boukra Eliess, "Algérie, la terreur sacrée. Avant les 3.500 morts du 11 septembre 2001, 100.000 victimes algériennes de l'islamisme", Paris: Favre, 2002, page 390.