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13/01/2016 04h:46 CET | Actualisé 13/01/2017 06h:12 CET

Le contre-la-montre par équipe

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Dimanche 03 Janvier 2016. Une rentrée presque normale pour un étudiant de l'Université de Bouzareah. Une rentrée teintée de tristesse alors que vient d'être enterrée une des plus grandes personnalités de l'histoire de l'Algérie. Hocine Ait-Ahmed, le dernier des neufs fils de la Toussaint et fondateur du premier parti d'opposition algérien a été inhumé vendredi dans son village natal.

Une rentrée triste donc, mais qui pourrait rester normale. Sauf qu'en plus d'être le retour de vacances, aujourd'hui marque aussi le début des cours pour un étudiant en Master de Littérature. Le début des cours depuis juin dernier, et la fin des examens. Et ce Master ne fait pas figure d'exception dans cette université puisque de nombreux autres cursus ont été à l'arrêt depuis septembre et la rentrée universitaire officielle. Quatre mois partis en fumée, évaporés on ne sait où, entre le déménagement de Ben Aknoun à Bouzareah, les travaux, le manque de salle, ou l'absence des responsables des cursus concernés.

Le début donc d'une inlassable course effrénée. Une course des étudiants et des professeurs contre le temps. Terminer une année universitaire dans le temps imparti (dix mois entre septembre et juin, sans compter les vacances) sans négliger aucun cours, en bouclant tous les programmes n'est jamais aisé.

Il faut faire face aux grèves, aux absences de professeurs, aux jours fériés, et réussir à caser les examens et les deux sessions de rattrapage. Mais le faire en six mois relève de l'impossible. C'est pourtant ce qui attend les étudiants qui font leur rentrée aujourd'hui. Mais ce n'est pas la première fois. Et sûrement pas la dernière.

Si ces étudiants réussissent cet exploit de boucler leur année universitaire en six mois, ce n'est pas parce qu'ils sont plus rapides que les autres. Ou plus intelligent. Ou que les professeurs soient plus rapides que leurs collègues des autres universités. C'est parce que le cursus est bâclé. Les cours sont bâclés. Les examens sont bâclés. La notation est bâclée et les corrections de ces examens sont bâclées, voire pire, inexistantes.

Les professeurs font tout ce qu'ils peuvent pour terminer dans les délais impartis. Mais être capable de mener à bien une année universitaire avec 40% de temps en moins est impossible. Si les professeurs sont affectés par cette situation, devant travailler avec un stress permanentent l'horrible sensation d'être incomplet lorsqu'ils distribuent des polycopiés entiers de cours, les étudiants, eux, sont affectés, chaque année un peu plus, de ce manque de temps.

Il est illusoire de penser qu'une année universitaire peut être validée en seulement 6 mois. 4 mois de perdus chaque année, c'est plus d'un an en moins sur la durée d'une licence. Licence dont le diplôme est délivrée normalement (avec 4 mois de retard, certes), sans astérisque à côté, pour dire 'incomplet'.

Pour les étudiants qui ont réussis à tenir ce rythme plus élevé, à réussis leur examens bâclés, après une correction souvent bâclée, sur des cours bâclés, cet astérisque serait une injustice. Ils subissent, pour la plupart du temps, ce retard sans pouvoir y faire grand chose. Les professeurs non plus ne sont pas responsables. Mais il n'en demeure pas moins que l'étudiant qui sort d'un cursus dans ces conditions n'est pas aussi bien formé qu'un autre, sortant d'un cursus similaire, mais sur une période de temps standard.

Mais comment remédier à ce problème qui dure depuis plusieurs années ? Comment arriver à être prêt, le premier dimanche de septembre, à commencer les cours ? Les problèmes sont nombreux, les solutions beaucoup moins.

En économie telle qu'elle est enseignée au lycée, on apprend qu'il y a deux politiques qui s'opposent pour sortir d'une crise économique.

L'austérité, ou politique de rigueur, consiste en la hausse de la fiscalité et la baisse des dépenses publiques pour réduire le déficit. A l'opposé, on retrouve la politique de relance économique, matérialisée par une baisse de certains impôts et une hausse des dépenses publiques, dans le but de provoquer une hausse de l'activité économique et une baisse du chômage.

Ces deux politiques sont facilement transposables à la crise qui touche la faculté de Bouzareah. Pour réussir à faire disparaitre ces 4 mois de trous, on peut soit essayer d'aller encore plus vite qu'actuellement, soit ralentir le rythme à un point tel que cela provoquerait une année blanche.

Ah l'année blanche. La "psychose" de l'étudiant algérien, et même étranger.

Perdre une année de scolarité est une hantise dans ce monde où tout va beaucoup trop vite. La menace de ce redoublement collectif est un argument de poids utilisé contre les grèves des étudiants. Annoncer à ces étudiants qui subissent déjà un parcours universitaire incomplet qu'ils vont devoir perdre une année physique de leur scolarité, c'est-à-dire douze mois, semble voué à l'échec. Mais comme nous l'avons vu plus tôt, les étudiants perdent déjà plus d'un an de cours sur la durée d'une licence. Considèrent-ils que perdre des connaissances soit plus grave que perdre du temps réel ? Probablement non si la question se pose ainsi, mais le spectre de l'année blanche empêche d'y réfléchir de plus près.

Le refus probable des étudiants vient s'ajouter à celui, lui aussi fort probable, de celui de l'administration. Une année blanche, et l'université se retrouverait sous le feu des projecteurs médiatiques et des comptes devront être rendus. Des têtes pourraient tomber, et ce n'est donc pas dans l'intérêt de l'administration que l'on s'intéresse de plus près à ce problème. De plus, si les étudiants perdent les connaissances évoquées plus haut, l'administration, elle ne voit pas son travail affecté par ce trou de 4 mois. Sauf peut être une conscience maltraitée à la vue de ces étudiants qui se retrouvent parachutés dans le monde du travail, avec un parcours incomplet et non représentatif du diplôme qu'ils ont reçu... avec quatre mois de retard.

Les étudiants de l'Université de Bouzareah, ainsi que ses professeurs et son administration continuent donc à montrer des signes de normalité, à organiser des cours, des examens, à élire des représentants syndicaux, à changer de Chef de département ou de Responsables d'années, alors que les études, l'apprentissage, l'instruction dans leur sens le plus basique sont piétinés et négligés.

Mais revenons à Hocine Ait-Ahmed, qui a été l'un, voire le premier des hommes politiques à poser sur la table la notion de consensus national. Réunir tous les acteurs de la vie politique et sociale à s'entendre sur des points de convergence a été son dernier combat, celui qu'il n'a, pour l'instant pas encore gagné. Paradoxalement, sa mort a été la toute première fois où tous ces acteurs politiques et sociaux ont été d'accord sur un point. A quel point l'homme et le personnage étaient grands. A quel point il avait apporté à son pays, avant et après la Guerre de Libération Nationale.

Là aussi la comparaison entre un consensus national et un consensus universitaire n'est pas aussi incongrue qu'elle n'y parait. Une réunion entre des décideurs qui seraient face à leurs responsabilités et qui les obligeraient à rendre des comptes, face à une population (ou des étudiants) qui sont victimes, mais pas innocents. Accepter de rendre des comptes, d'abandonner le pouvoir ou de subir une année blanche n'est pas facile, mais c'est une étape nécessaire pour arrêter cette mascarade d'Etat, ou de cursus universitaire.

Et essayer de reboucher les trous un à un au lieu de reconstruire en partant des fondations est malheureusement aussi inefficace sur l'Autoroute Est-Ouest, à la Faculté de Bouzareah ou à l'échelle du pays tout entier.

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