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09/03/2015 10h:56 CET | Actualisé 09/05/2015 06h:12 CET

Fièvres, de Hicham Ayouch: Retour de l'enfant prodigue

CINÉMA - Fièvres interroge surtout ce qu'est le "chez soi": la maquette idyllique de la maison des Zerroubis "au bled", symbole d'un lieu où le grand-père voudrait un jour revenir, un objet auquel il tient même plus qu'au Coran ; ou la version créée après le retour de Benjamin au sein de la famille...

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CINÉMA - Fièvres a reçu l'Etalon d'or au Fespaco ce samedi 7 mars.

Dans Fièvres, Hicham Ayouch dépeint le retour tumultueux de Benjamin, un fils adolescent "bâtard de chez bâtard", chez son père, qui lui-même vit toujours chez ses parents âgés à Noisy-le-Sec, en banlieue parisienne.

Avec sa mère en prison et nulle part où aller à part le foyer de l'assistance sociale, Benjamin a choisi de rentrer chez son père méconnu qui, comme il le dit sans détour à son grand-père,"a baisé avec ma mère", qu'il présente comme une prostituée. Le film met face-à-face deux inconnus. Dès la naissance, le père n'a "rien demandé", le fils n'a "rien voulu".

Malgré un thème on ne peut plus classique, le film nous surprend par une succession de scènes bouleversantes et poétiques. Ayouch joue magistralement avec la relation père-fils, la déclinant sur deux générations: Benjamin et son père, Karim, et Karim et son propre père, Kader.

Libre au spectateur de choisir de qui il s'agit lorsque qu'il pense au "père" ou au "fils". La scène finale du film, inattendue et déchirante, est accompagnée de la voix d'un petit garçon chantonnant une berceuse à son père: "O père, donne moi tes craintes...". Le retournement est achevé.

Comme le personnage de Holden dans le célèbre roman The Catcher in the Rye de J.D. Salinger, adolescent dont la recherche identitaire se traduit par une schizophrénie graphique, Benjamin signe ses graffitis par le mystérieux pseudonyme "Antik", avant d'adopter "Z" pour Zerroubi, le nom de son père. Son ami Claude voit juste quand il lui révèle: "tu ne sais pas encore comment tu t'appelles".

Fièvres interroge surtout ce qu'est le "chez soi": la maquette idyllique de la maison des Zerroubis "au bled", symbole d'un lieu où le grand-père voudrait un jour revenir, un objet auquel il tient même plus qu'au Coran ; ou la version créée après le retour de Benjamin au sein de la famille.

Hors de ce chez-soi, Ayouch nous emmène derrière l'épaule de Benjamin. C'est chaque fois une même errance rythmée par un va-et-vient à travers un décor minimaliste et poétique: les mêmes rues désertes, les mêmes grands immeubles, le même pont, les mêmes berges et caravanes. C'est ici que Benjamin se réfugie pour laisser place à la liberté et à la conscience, incarnées par ses discussions décalées avec Claude.

Ni le père ni le fils n'arrivent à trouver une issue à leurs quêtes respectives: à l'image des écouteurs de Benjamin, censés le couper du monde mais branchés dans le vide, ou du panneau "route barrée" sur lequel Karim se défoule après une énième dispute avec Benjamin.

Le spectateur, induit à croire que le film aura un "happy end" linéaire, découvre bientôt l'habileté d'Ayouch, qui brouille les pistes dans une magistrale scène finale. On en ressort ruminant sur la signification du graffiti, interprété par Benjamin comme une révélation l'obligeant à agir en dépit des conséquences.

Ce petit garçon, dont le grand-père ne cesse de répéter qu'il ne comprend rien, aurait-il finalement tout compris? Et ce personnage onirique de l'homme dans la caravane (Claude, interprété par Tony Harrisson), est-il bien réel ou est-il simplement le fruit de l'esprit fiévreux de Benjamin?

Fièvres est le troisième long-métrage de Ayouch, après Tizaoul (2006) et Fissures (2009).

Fièvres, réalisé par Hicham Ayouch. Maroc / France. 2014. 1h30 min.

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