LES BLOGS
12/01/2016 05h:03 CET | Actualisé 12/01/2017 06h:12 CET

A propos des récentes déclarations du général à la retraite Khaled Nezzar

DR

"A aucun moment, je n'ai fait une proposition à Hocine Aït Ahmed. Je ne pouvais parler tant que la dépouille d'Aït Ahmed n'était pas encore rapatriée, il n'avait pas été encore enterré, mais quand j'ai vu sur un site des vidéos, je devais parler pour rectifier", nous dit M. Nezzar.

Et à la question de savoir pourquoi attendre la mort d'Ait Ahmed pour réagir, il répond : "Je ne savais pas, je ne regarde pas toutes les vidéos, mais quand ça a commencé à parler, j'ai pu voir et on a l'impression d'un montage, un montage du 'qui tue qui ?' de José Garçon (ancienne journaliste de Libération)". Peut-on lire dans un compte-rendu du journal El Watan de la conférence de presse tenue par Khaled Nezzar à son domicile le 9 janvier dernier.

Soit, ces déclarations prêteraient presque à sourire, si ce n'est la nature de la tragédie dont on parle, au regard des différents témoignages qui contredisent la version de Nezzar et sur lesquels il est inutile de s'étaler ici. Il y a eu en effet la déclaration d'Ali Haroun dans le documentaire "Algérie, 1988-2000 : Autopsie d'une tragédie", réalisé par Malik Aït Aoudia et Séverine Labat et diffusé pour la première fois en 3 parties les 5, 7 et 10 octobre 2003 sur France 5.

Comme il y a eu tout récemment la déclaration de l'ancien patron de la Sécurité militaire, le général à la retraite Mohamed Betchine qui dit clairement que "Nezzar a proposé à Aït Ahmed de devenir président".

Pour ma part j'aimerais rappeler que, contrairement à ce qu'affirme Nezzar, Ait Ahmed avait évoqué ce sujet devant lui-même lors du procès en diffamation qu'il avait intenté à Habib Souadia en juillet...2002.

En effet, dans les minutes du procès intégralement retranscrites et publiées par les éditions La Découverte (consultables aussi en ligne), on peut lire qu'Ait Ahmed est revenu lors de son témoignage sur ses rencontres avec Khaled Nezzar.

" ...j'ai eu un très long débat avec M. Nezzar. En fait, je n'avais pas compris le but de sa démarche. C'est par la suite qu'on m'a dit que peut-être il désirait que je sois à la tête du pays parce que je suis un " historique" , parce que si on allait chercher Boudiaf au Maroc, loin, en négligeant ceux qui sont sur place, ce ne serait pas compris des gens. Ou bien m'inclure dans le Haut Comité d'État. Je n'ai pas compris, c'est par la suite qu'il y a eu des interprétations. Bref, mon souci c'était de lui dire : "S'il vous plaît, n'intervenez pas".

Comme on peut le constater à travers cette déclaration, Ait Ahmed n'était pas si catégorique concernant les intentions de Nezzar à vouloir faire de lui un chef d'Etat, mais une chose est sûre, Ait Ahmed avait bel et bien évoqué cela devant Nezzar qui n'a pas démenti lors de sa prise de parole qui a suivie celle d'Ait Ahmed. Il ne peut donc pas affirmer aujourd'hui qu'il n'a découvert cette déclaration qu'à travers une vidéo datant de 2010.

Le mensonge comme seule stratégie de défense

Plus le mensonge est gros, plus il passe ? Telle est, semble-t-il, la stratégie de Nezzar et de ses amis. Car toujours lors du procès de Paris qui l'avait opposé à Souaidia, deux de ses témoins, à savoir Mme Leila Aslaoui, ancienne ministre, et Omar Lounis, membre du Comité national de sauvegarde de l'Algérie en janvier 1992, avaient tenté, toute honte bue, de détourner le sens de la fameuse marche du 2 janvier 1992 à laquelle avait appelé Ait Ahmed et son parti, le FFS. Pour eux, et contrairement à ce que tout le monde sait - et là aussi les archives existent- ce n'était pas Ait Ahmed qui avait organisé la marche et ce n'était non plus vrai qu'Ait Ahmed avait tenu un discours depuis le balcon du célèbre l'Hôtel Aletti !

Devant de telles énormités, Ait Ahmed avait alors déclaré - et ce qui pourrait servir aussi aujourd'hui de réponse posthume à Nezzar : "Je peux vous assurer, M. le président [du tribunal], quelquefois je me demande si on est dans le même univers ! Cela fait quarante ans qu'on produit des mutants, qui mentent, qui ont le culot de vous parler en face et de vous embrasser et qui vous préparent une embuscade". Pas besoin d'en rajouter.

LIRE AUSSI:

Le seul vrai débat

S'il est inutile de prolonger cette polémique lancée par Nezzar au lendemain de la mort d'Ait Ahmed, il est par contre utile et urgent de recentrer le débat autour de la seule question qui vaille concernant cet épisode de la tragédie algérienne. Y avait-il, oui ou non, une autre possibilité de sortie de crise au lendemain de l'interruption du processus électoral ? En somme, une autre solution qui aurait pu éviter le pire et l'escalade dans la violence ? La réponse, disait Ait Ahmed, est OUI, mille fois OUI !

Et il en avait donné une leçon magistrale à Nezzar lors de ce procès - qu'on aurait tant voulu qu'il se soit déroulé en Algérie et en public pour que les Algériens puissent comprendre enfin ce qu'il s'est passé pour pouvoir aller de l'avant.

"Il y a deux façons de faire face au terrorisme. Avait dit Ait Ahmed. Il y a une façon "civilisée", c'est celle par exemple du gouvernement italien quand il a eu affaire aux Brigades rouges : il les a jugés, poursuivis, condamnés, sans toucher à la population civile, sans toucher aux libertés, sans toucher à l'État de droit. Il y a aussi l'exemple turc: Erbakan a eu sa victoire, mais on l'attendait au tournant, on a laissé faire, puis on a manipulé et l'armée est intervenue à un moment donné pour se débarrasser légalement de l'hypothèque islamiste. L

a Turquie a un long passé étatique, un long passé de laïcité. Nos généraux, nos colonels, je ne sais pas comment les appeler, ne l'ont pas du tout... Le pouvoir, qui est né de l'Indépendance, était déjà un pouvoir usurpateur car ayant fait une Constitution à sa manière, n'ayant pas de fondement démocratique solide... Or, l'État algérien trouvait sa légitimité dans le droit à l'autodétermination. On n'était pas une dynastie, une monarchie. L'État algérien était né du droit du peuple algérien, arraché de haute lutte, pour créer son État.

Avec une Constitution imposée, l'État était parti pour se disloquer. Je pense que c'est toute la gestion de cette époque qui a fait émerger le FIS, qui a créé les conditions. Hannah Arendt a dit que le phénomène nazi, la destruction industrielle des Juifs, n'était pas un phénomène de génération spontanée : il a commencé quand on leur a enlevé le droit à la citoyenneté. Donc, l'État étant mal parti, il s'est créé une véritable mafia. Il y a eu du vol, des espèces de niches clandestines et, derrière, un pouvoir absolu avec l'impunité, incontrôlable.

"Ils" ont arrêté les élections de juin parce qu'un Parlement risquait d'apparaître et de contrôler la gestion politique et les finances. On dit qu'ils ont arrêté les élections de décembre pour "éviter un bain de sang à l'Algérie", mais ce n'est pas vrai : ils les ont arrêtées pour maintenir le régime.

C'est là où intervient la deuxième notion de la lutte contre le terrorisme, celle de l'Amérique latine, de l'Argentine, du Brésil, du Chili, qui ont fait de leur peuple un peuple de sacrifiés, qui ont eu recours aux pires exactions, aux pires atrocités, parce qu'ils ne s'inscrivaient pas, comme en Italie, dans une perspective de paix, dans une perspective de solution politique, dans une perspective démocratique. C'était des régimes militaires. C'est cet exemple-là que l'armée algérienne et la Sécurité militaire ont choisi, malheureusement, puisque c'est à partir de là que le pays a basculé dans la violence".

Dans la rubrique "Ce que nous avons perdu avec la mort d'Ait Ahmed", on peut donc rajouter cette hauteur de vue qu'il avait et cette capacité de puiser dans les expériences des autres peuples les solutions adaptées aux difficultés que rencontre le sien.

Ne dit-on pas que l'Histoire se répète ? Nezzar a choisi les solutions de l'école française, son école, comme il n'a pas cessé de le rappeler aux magistrats français, pendant qu'Ait Ahmed, lui, proposait la solution "civilisée", la moins coûteuse en terme de perte de vies humaines.

Et c'est là que réside "l'écart extraordinaire" qui séparait les deux hommes, dont parlait Nezzar. Ce à quoi Ait Ahmed répondit du tac au tac : "Il y a un fleuve de sang !".

LIRE AUSSI: Pour l'histoire: Janvier 1992, Hocine Aït Ahmed dénonce le coup d'Etat et appelle à préserver la paix civile

Retrouvez les articles de HuffPost Algérie sur notre page Facebook.


Pour suivre les dernières actualités en direct, cliquez ici.