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07/04/2016 15h:59 CET | Actualisé 08/04/2017 06h:12 CET

Ali Mécili et la bataille d'Alger

"Aujourd'hui comme hier, c'est le triomphe de la « politique de l'autruche ». Deux films qui portent témoignage, peut-être des plus cruelles, mais certainement des plus belles pages de l'histoire de l'Algérie, ne peuvent être projetés sous l'influence de ces mêmes groupes de pression qui, naguère, ont déjà permis à l'irréparable de se produire."

ali mecili

En ce jour d'anniversaire de l'assassinat de maître Ali André Mécili par les services secrets algériens, j'aimerais exhumer et faire connaitre aux lecteurs une tribune publiée par feu Mécili le 10 septembre 1970 dans le journal Le Monde.

Ali Mécili était alors jeune étudiant en droit et sciences politiques et également secrétaire général du Cercle de culture arabe de la faculté des lettres d'Aix-en- Provence.

Les habitués du recueillement organisé chaque année par Annie, la veuve de Mécili, et ses enfants au cimetière du Père-Lachaise, ont l'habitude d'écouter la lecture de lettres écrites par Ali en réponse aux nombreux courriers qu'il avait reçus à la suite de cette publication. Vous avez donc le texte en question dans son intégralité.

Cette tribune avait suscité de nombreuses réactions de lecteurs et le journal en a publié quelques extraits son édition du 08 octobre 1970. Parmi ces lecteurs se trouve un certain...Jean d'Ormesson, élu trois ans après à l'Académie Française (18 octobre 1973), mais aussi un certain Jean-Paul Angelelli, un pied-noir qui a rallié plus tard le parti du Front national.

Le contexte

La tribune d'Ali Mécili s'inscrit en fait dans la polémique et les débats qui ont suivi le retrait des salles françaises du film "La Bataille d'Alger" de Gillo Pontecorvo, non pas par ordre du gouvernement français, comme le rappelle l'historien Benjamin Stora, mais plutôt à cause des menaces d'organisations d'anciens rapatriés d'Algérie.

"Le 4 juin 1970, à la veille de sa sortie, écrit Stora, les directeurs de salle parisiens décident brusquement de le retirer de l'affiche. Les menaces des organisations d'anciens combattants, en particulier les parachutistes, sont très précises, très fortes. Le précédent de la pièce de théâtre, Les Paravents de Jean Genet est dans tous les esprits.

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Des anciens parachutistes avaient fait irruption au théâtre de l'Odéon le 1ir octobre 1966, et avaient dévasté la salle. Le 20 août 1970, à la fin de l'été, un directeur de salle du quartier latin décide la projection de La Bataille d'Alger. Mais c'est une projection unique, sans lendemain..."

Et la polémique était telle qu'à la télévision, l'émission hebdomadaire d'information "Panorama" diffusée le vendredi 12 juin 1970, avait même réussi à réunir sur son plateau deux protagonistes de la Bataille d'Alger, la vraie, pas le film, pour en débattre.

Il s'agit de Yacef Saâdi, ancien chef de la Zone autonome d'Alger (qui était par ailleurs producteur du film), et le colonel Roger Trinquier (auquel fait référence Mécili dans sa tribune), ancien membre de l'état-major du Général Massu lors de la Bataille d'Alger en 1957. Trinquier disait qu'il n'était pas opposé à la diffusion du film sous certaines réserves (entres autres ne pas montrer des scènes de torture):

ali mecili

Le Monde du 10 septembre 1970

Tribune Internationale

LA CULTURE A SENS UNIQUE

Par ANDRÉ MECILI (*)

LE 5 juillet 1962, l'Algérie accédait à la souveraineté internationale. Son combat lui avait valu l'admiration du monde entier. Peu de temps après, l'ancienne puissance colonisatrice parrainait l'entrée du nouvel Etat au sein de l'Organisation des Nations unies. La France mettait fin par ce geste symbolique à plus d'un siècle d'incompréhension et de luttes, en même temps qu'elle en finissait avec une période empoisonnée de son histoire.

Du même coup, et en toute logique, conformément au processus de décolonisation, elle inaugurait avec le plus grand pays du Maghreb une politique de « coopération », que l'on ne cessa de qualifier de « fructueuse » et dont le développement devait atteindre cette fameuse « vitesse de croisière » dont parlait alors M. de Broglie.

Les intérêts économiques et moraux considérables existant entre les deux pays devaient assurer à la France une place de premier plan dans l'ancien territoire « rebelle ». Le bon sens commun admettait que, en tout état de cause, malgré toutes les tempêtes possibles, de tous les liens tissés avec la France, un seul devait résister et surmonter les pires obstacles : celui de la culture.

Or, il est apparu que sous cet angle les autorités françaises opéraient une méprise qui plonge de nouveau les Algériens dans l'amertume. LA CULTURE N'EST PAS UN ACTE UNILATERAL. Elle ne peut exister en dehors d'un échange constant des patrimoines intellectuels et artistiques, qui témoignent du génie d'un peuple.

En refusant, en niant la spiritualité de mon semblable, je lui refuse le droit d'exister en tant qu'être pensant. En refusant de voir, d'entendre, de lire ce qui fait l'âme de l'Algérie d'aujourd'hui, la France semble vouloir nier l'existence d'une nation dont elle a reconnu la personnalité juridique.

Cet échange, cette communication, sont aujourd'hui refusés à l'Algérie. On lui dit : « Gavez-vous de notre langue française, de nos livres français, de nos films français, de nos journaux français, de nos techniciens français, mais surtout gardez bien les vôtres chez vous ! »

NOUS étions habitués à ne pas trouver dans nos livres d'histoire l'histoire de notre pays. Nous étions habitués à l'idée que l'Occident, pour se donner bonne conscience, avait rayé du grand mouvement de la civilisation universelle l'un de ses plus brillants apports. Nous voulions bien croire, en écoutant nos instituteurs parler de « la prise de la smala d'Abd-EI-Kader », que nos ancêtres n'avaient été pour rien dans l'essor des sciences exactes, de l'algèbre à la médecine en passant par l'agronomie.

Les noms d'Averroès, d'Ibn Khaldoun, des inventeurs du zéro et de l'infini, des astronomes arabes, des bâtisseurs de l'Alhambra, nous les apprenions dans la clandestinité. Nous voulions bien le croire, mais nous avons tout aussi naïvement cru que cette époque était révolue. Il n'en est rien. Aujourd'hui comme hier, c'est le triomphe de la « politique de l'autruche ».

Deux films qui portent témoignage, peut-être des plus cruelles, mais certainement des plus belles pages de l'histoire de l'Algérie, ne peuvent être projetés sous l'influence de ces mêmes groupes de pression qui, naguère, ont déjà permis à l'irréparable de se produire.

Il n'est pas question de reprocher ici au gouvernement français de n'avoir pas agi pour imposer la projection de « la Bataille d'Alger ». Il ne le pouvait guère eu égard au droit et aux institutions qui gouvernent ce pays.

Mais ce que nous voulons demander, cette fois, au peuple français, c'est de savoir si la protection des libertés publiques ne vaut pas, tout autant que pour la protection de l'ordre public, qu'on prenne des mesures propres à assurer la libre diffusion d'une œuvre d'art d'un pays ami, où sont chaque jour diffusées des centaines d'autres œuvres d'origine française.

CAR l'Algérie est UN PAYS AMI. C'est du moins le sentiment de millions d'Algériens qui ont tenu à panser les blessures d'une guerre atroce, faisant ainsi honneur à leurs martyrs. Il n'appartient pas à ces Algériens de juger les rancœurs des nostalgiques de « l'Algérie française ». Il y a longtemps qu'ils ont su distinguer entre le peuple français et la minorité de ceux qui s'obstinent à vouloir se blottir à l'arrière-garde de l'histoire. Que le colonel Trinquier ait reconnu l'honnêteté intellectuelle des réalisateurs algériens témoigne du ridicule dont se couvrent ceux qui, aujourd'hui encore, veulent fermer les yeux à la réalité !

Le racisme dont sont quotidiennement victimes les travailleurs immigrés, les brimades de toutes sortes infligées à tout ce qui est « arabe », l'ignorance volontaire d'une culture et d'une civilisation qui ont eu leurs moments de gloire, sont des facteurs qui rappellent étrangement d'autres périodes. Ils sont susceptibles d'ouvrir de nouvelles plaies, qu'il ne sera peut-être plus possible de guérir.

La France court le risque de voir les Algériens comprendre qu'une fois de plus on ne leur laisse d'autre choix que celui du combat et de l'intransigeance révolutionnaire pour, au-delà de leur personnalité politique, faire reconnaître leur personnalité culturelle. Ce combat éloignera irrémédiablement les deux rives de la Méditerranée.

(*) Algérien, étudiant en droit et sciences politiques, secrétaire général du Cercle de culture arabe de la faculté des lettres d'Aix-en- Provence.

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