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01/05/2015 03h:47 CET | Actualisé 01/05/2016 06h:12 CET

La darija dans la peau

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LANGUES - La presse nationale a expliqué le retard enregistré par le Conseil supérieur de l'éducation (CSE) à rendre sa copie, par un débat prolongé autour du recours ou non à l'arabe marocain, communément appelé darija, dans les premières années de l'école pour l'enseignement des fondamentaux. Les pour et les contre n'arrivent pas à se mettre d'accord.

C'est dire qu'encore une fois, la science et le bon sens se retrouvent nez à nez avec le conservatisme et l'idéologie. La même société qui dit vouloir respecter les recommandations internationales, notamment onusiennes dans moult domaines, bute ici sur le refus catégorique de respecter une recommandation fondamentale de l'institution universelle, celle d'enseigner dans la langue maternelle, ne serait-ce que dans les premières années de l'école.

Or, qui peut mettre en doute le fait que la langue maternelle des Marocains est bien la darija? Même les plus fervents opposants à cette introduction, utilisent le marocain dans leur quotidien, dans leur vie tant intime que publique.

Même la frange des politiques, aujourd'hui hostiles, n'arrivent à convaincre les masses que dans la langue de sidi Kaddour Alami, ou plus récemment de Tayeb Laalej.

Certains renient à la darija le statut de langue et vont jusqu'à affirmer tout bonnement que l'arabe marocain n'a pas de règles, alors qu'on ne peut tenir conversation et se comprendre, que dans une langue structurée avec des règles et c'est le cas. Certains objectent que l'arabe marocain ne peut permettre la transmission du savoir, alors que des siècles durant, le savoir dans ces contrées ne s'est transmis que dans cette langue et exclusivement dans cette langue.

De très nombreuses recherches scientifiques prouvent que la construction de l'être ne se fait que dans la langue maternelle et que c'est là le vecteur unique pour la structuration de l'individu, structuration dont va dépendre son équilibre et sa personnalité.

Voilà des années que de jeunes scientifiques marocains ont même été très loin, proposant un alphabet et un clavier marocain qui est en fait l'alphabet arabe enrichi de manière à y retrouver la sonorité et les subtilités de la darija. Un site web KTB Darija explicite parfaitement dans le détail la démarche. Les auteurs démontrent scientifiquement leur apport par une très bonne compilation de données objectives.

Ils proposent même un alphabet avec des caractères latins pour ceux ne maîtrisant pas l'alphabet arabe. La rue semble leur donner raison. Des millions de textos sont aujourd'hui échangés entre les marocains utilisant les lettres latines pour communiquer, en les enrichissant de chiffres, 3 pour dire العين ou 7 pour dire الحاء.

Les smartphones proposent pourtant tous un clavier arabe. Il est sciemment ignoré par les jeunes. C'est une réalité et elle est bien là. Même les plus fervents opposants à la reconnaissance de la darija se trouvent piégés et utilisent hélas ces signes nouveaux... La rue est donc bien en avance sur le politique... Hélas, il ne l'entend pas, comme souvent.

Certains auteurs, dont le professeur Mourad Alami, eux, n'hésitent pas à réécrire en darija certaines des œuvres littéraires les plus prestigieuses ou des contes pour enfants et les mettent ainsi à la portée de tous dans la profondeur que ne peuvent atteindre ceux ne maîtrisant pas la langue d'origine.

En mai 2006, l'assemblée générale de l'ONU avait décrété par sa résolution 61/266, que le 21 février de chaque année allait être la journée mondiale des langues maternelles. 2008 avait d'ailleurs été décrétée dans la même résolution, année internationale des langues.

L'ONU dit très bien que la langue maternelle est l'instrument le plus puissant de la préservation et du développement de notre patrimoine matériel et immatériel.

Dans certains pays développés, l'enseignement fondamental est proposé aux enfants issus de l'immigration dans leur langue maternelle de façon à très vite les intégrer et leur donner les mêmes outils d'acquisition que les enfants autochtones, et ça marche.

Le conseil supérieur n'a pas été créé pour plier devant l'exigence politique de telle ou telle faction ou encore flancher devant la puissance d'une quelconque idéologie, fut-elle majoritaire.

L'éducation et l'enseignement sont des chantiers tellement vitaux pour la survie même du pays, qu'il n'y a pas lieu de tergiverser.

L'enseignement fondamental, base de toute réussite, ne sera efficace et donc ne doit se faire que dans un continuum linguistique normal comme c'est le cas partout dans le monde. Sur ce continuum, en même temps que l'acquisition des fondamentaux, on peut greffer toute autre langue, notamment les langues de l'avenir du monde.

Le conseil pour un tel sujet ne doit écouter que des scientifiques avertis, spécialisés et indépendants. Des psychologues et des spécialistes de l'apprentissage surtout.

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