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26/02/2018 04h:57 CET | Actualisé 26/02/2018 11h:51 CET

Faire du cinéma en Libye: 8 jeunes réalisateurs et réalisatrices s'emparent de la situation des droits humains dans leur pays déchiré

On n'entend jamais la voix des jeunes Libyens; dans les médias la Libye n'est que chaos, trafic de migrants, djihadistes et autres milices incontrôlables. Pourtant, la jeune génération a des choses à dire et peu d'espaces pour s'exprimer dans un pays qui ne possède pratiquement pas d'infrastructures culturelles et où la situation sécuritaire suspend les ambitions en même temps qu'elle contraint au silence. Résultat, la société libyenne est invisible, et encore plus sa jeunesse qui n'aspire finalement qu'à une vie normale.

Le Cairo Institute for Human rights studies, ONG arabe de défense des droits humains aujourd'hui basée à Tunis, a donné la parole à 8 jeunes réalisateurs libyens pour écrire et réaliser leur court-métrage traitant des droits de l'Homme dans la Libye d'aujourd'hui : liberté d'expression, droit des femmes, détentions arbitraires et mauvais traitements, migrants et déplacés internes, les sujets possibles étaient vastes et les plaies profondes. Deux ateliers coordonnés par la réalisatrice libano-canadienne Katia Jarjoura ont réuni les candidats sélectionnés entre septembre et novembre 2017, autour de l'écriture et du montage, avec entre les deux, un temps pour que les participants rentrent chez eux tourner leurs films.

Ces jeunes réalisateurs ont bel et bien osé affronter en face la réalité de leur pays et de ce qui le gangrène: détention illégale de migrants, déplacements forcés et exactions contre la minorité Tawergha, discrimination de la minorité amazigh, violence contre les femmes, kidnappings, menaces de la part des milices, en particulier contre ceux qui osent s'exprimer...: un panorama non exhaustif mais néanmoins représentatif de ce que vivent aujourd'hui les Libyens vu par les Libyens eux-mêmes, qui tranche avec la version déshumanisée décrite de loin par nos médias. "Tout le monde est directement ou indirectement affecté par des problèmes de violations de droits de l'Homme" confie Faraj Hamza, 23 ans, originaire de Benghazi, qui lui a choisi de traiter dans son film "The hard choice", le dilemme d'une femme battue par son mari: "l'idée de ce film m'est venue car ma sœur était exposée à la violence et la loi en Libye ne la protégeait pas". Azrou Magoura, 23 ans, originaire d'une région amazigh à une centaine de kilomètres de Tripoli, a lui été rattrapé par le sujet de son propre film, le parcours du musicien engagé amazigh Ali Afdhis qui a fini par quitter définitivement le pays pour fuir les menaces de mort à son encontre émises par des groupes radicaux. À peine le film terminé, ce jeune diplômé en technique du cinéma qui était aussi musicien dans un groupe, a reçu des menaces d'une milice salafiste, en raison de ses activités artistiques. Il a depuis déposé une demande d'asile en France. Nora Morajea Abdelkarim, étudiante en journalisme de Tripoli, raconte quant à elle dans son film "Silence", l'histoire de Takwa Barnoussa, une jeune artiste de seulement 19 ans qui a vu la galerie qu'elle avait fondée être fermée sur l'intervention d'une milice. "J'ai pris le cas de Takwa comme un exemple parmi tant d'autres des difficultés auxquelles on fait face en Libye", affirme la réalisatrice, "elle ne m'a jamais vraiment dit de quelle milice il s'agissait mais de toutes façons je ne voulais pas que cela soit mentionné dans mon film car cela pouvait nous mettre toutes les deux en danger".

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"Silence" de Nora Morajea Abdelkarim

Katia Jarjoura, ancienne reporter de guerre et aujourd'hui réalisatrice de films documentaires et de fiction, a su les accompagner pour transformer leurs idées et leurs émotions en de véritables court-métrages de cinéma. Elle fut à l'initiative d'un projet similaire en Irak en 2015 "Bagdad Cameras" avec des étudiants du département cinéma de l'École des beaux-arts de Bagdad avec le soutien d'Arte. Avec les participants libyens, elle avoue avoir été agréablement surprise: "Lorsqu'on a évalué les candidatures reçues, la qualité des synopsis était plutôt faible. On a dû sélectionner à l'instinct, sur un potentiel ressenti, en respectant aussi une représentation des différentes régions libyennes et une mixité hommes/femmes. Je ne savais donc pas trop à quoi m'attendre lors de la formation, si les participants allaient être en mesure d'absorber les informations que j'allais leur transmettre, et de les traduire sur le plan visuel. D'autant qu'il est compliqué de travailler en Libye dans les conditions actuelles, et dans des délais aussi réduits. Or tous m'ont étonnée par leur capacité à se surpasser, à oser des choses qu'ils n'avaient jamais tentées auparavant, c'est-à-dire réaliser, seul, un vrai film de création. Et le résultat est concluant, avec des projets très différents, une écriture et un savoir-faire. Il y a eu une vraie prise de risque qui vient s'ajouter au risque quotidien et inhérent de vivre en Libye". Mohamed Fanan par exemple, graphiste de formation, a tourné son premier film de fiction à tout juste 25 ans, avec un sens de la mise en scène. Mohamed Lagha, 23 ans, originaire de Misrata, aujourd'hui chargé de communication pour la Croix-rouge en Libye, a réussi à obtenir un permis de 2 jours pour tourner dans un centre de détention de migrants en parvenant à convaincre les responsables pourtant réticents à l'idée de faire entrer une caméra entre leurs murs. Hana Alhijazy, 27 ans, de Tripoli, est l'une des rares dans le pays à maîtriser la technique du film d'animation, elle a réalisé son court-métrage "Cloud" en seulement 25 jours, après avoir mis 5 ans pour apprendre toute seule l'animation avec des bouquins et de la pratique.

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"Kidnapped" de Mohamed Fanan

Tous ont été très attentifs à la partie théorique de la formation sur les modes de narration, qui au lieu d'être générale, se consacrait chaque jour à l'un des projets des participants, avec l'élaboration dans le détail du séquencier et l'étude de court-métrages sélectionnés par la formatrice, en rapport avec le film du jour. À l'issue de cet atelier, ils avaient ainsi étudié chaque mode de narration, à travers cinq styles particuliers: le documentaire d'immersion, la fiction, le film d'animation, le film expérimental et le vidéo-clip. Très impliqués, les participants retravaillaient leurs projets le soir. Puis sur leur tournage ils ont appliqué à la lettre ce qu'ils avaient appris. À leur retour à Tunis pour la deuxième partie de la formation, "l'ébauche de leur montage avait déjà le potentiel d'un film et ils avaient parfaitement compris ce qu'on avait discuté et travaillé" relate Katia Jarjoura. Après une semaine de remontage et de post-production intensifs, les films étaient fin prêts: "bien sûr il y a toujours des imperfections techniques - inévitables dans ce genre de projets où l'on manque de temps - mais au final, les films existent" conclue-t-elle. Mohamed Lagha, qui était auparavant journaliste et a couvert les terrains les plus dangereux de la Libye avant de travailler pour la Croix-Rouge, explique qu'il a appris à construire la structure d'un film et sa différence avec un reportage d'info: "je me suis retrouvé plus libre pour exprimer des émotions, un point de vue, une idée, et surtout l'humain, à la différence de la contrainte de neutralité et de format des sujets de news".

Le Réseau Euromed France, partenaire du projet, a ensuite emmené ces jeunes réalisateurs à Marseille pour un stage de 10 jours sur les droits culturels, en partenariat avec le Festival des Instants Vidéo numériques et poétiques de Marseille et la Ligue de l'enseignement des Bouches-du-Rhône. Il leur a ainsi été donné l'opportunité de rencontrer la société civile et les acteurs culturels locaux et de projeter leurs films à un public pour la première fois, dans le cadre de la 30ème édition du Festival des Instants Vidéo en novembre dernier. Ils ont également pu échanger avec les étudiants du master "métier du film documentaire" de l'Université Aix-Marseille, dont certains d'entre eux ont même eu le temps de monter un petit film en binôme avec l'un des jeunes Libyens. "Tout le temps où j'étais à Marseille et que je voyais le travail qui était fait pour les réfugiés, les handicapés ou encore les prisonniers, je me demandais immédiatement comment on pouvait appliquer tout cela en Libye", commente Nora Morajea Abdelkarim, qui à 22 ans à peine, est bientôt diplômée en journalisme et travaille depuis plusieurs années avec BBC Media Action.

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"Salha' song" de Alaa Hasen Snead

Et signe de la vitalité de cette génération, ce ne sont pas moins de 70 candidatures que le Cairo Institute a reçu en quelques semaines pour participer à ce projet, venues des 3 grandes régions de la Libye. Et cela malgré - ou peut-être à cause - de la quasi-absence d'industries culturelles dans le pays et de filière structurée, donc d'opportunités de faire du cinéma. Preuve en est de la détermination d'une génération autodidacte et avide d'apprendre, pressée de sortir du règne de la violence et du repli mortifère dans lequel le pays est plongé.

Pour voir les court-métrages:

Mardi 27 février 2018 - 18h30-20h30

Projection-débat à l'iReMMO, 7 rue des Carmes, 75005 Paris

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