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03/11/2015 09h:35 CET | Actualisé 03/11/2016 06h:12 CET

Tunisie - Plaidoyer pour l'enseignement de l'Histoire des Sciences: Pour un nouvel "humanisme scientifique"

ENSEIGNEMENT - Peut-on pratiquer une science, l'exercer dans les laboratoires de recherche, la transmettre, l'enseigner à tous les niveaux, enseignement primaire, secondaire et supérieur, sans en connaître les fondements et son histoire, sans en dégager la nature des concepts, sans repérer les obstacles ou les ruptures qui ont pu la façonner?

Peut-on pratiquer une science, l'exercer dans les laboratoires de recherche, la transmettre, l'enseigner à tous les niveaux, enseignement primaire, secondaire et supérieur, sans en connaître les fondements et son histoire, sans en dégager la nature des concepts, sans repérer les obstacles ou les ruptures qui ont pu la façonner?

Ce sont ces questions essentielles, que nous nous proposons de mettre en avant en tant que scientifiques, enseignants, chercheurs, historiens des sciences et didacticiens.

Qu'est-ce que l'Histoire des Sciences?

L'histoire des sciences fait appel à diverses composantes et acteurs du savoir: science, histoire, philosophie, et même sociologie, philologie, linguistique, etc. et elle demeure au cœur de l'enseignement scientifique.

C'est une étude des concepts qui ont fondé la science, des événements qui l'ont jalonné, une approche critique de ses théories, une compréhension de l'état de la recherche scientifique, de son évolution, de sa pertinence, de ses enjeux. Tout cela façonne, modèle, et pour ainsi dire "écrit" et élabore la science et la pensée scientifique.

L'histoire des sciences est une invitation à prendre le recul nécessaire face aux observations, résultats, théories. C'est une invitation à une déconstruction des mythes, car une théorie scientifique peut facilement se transformer en 'dogme' si elle n'est pas expliquée, replacée dans son contexte, soumise à débats, questionnements, remises en question, aboutissant ainsi à un développement de l'esprit critique chez l'étudiant, à l'exploration de différentes approches méthodologiques dans l'étude des sciences et dans les pratiques scientifiques.

Pour les chercheurs, les scientifiques, l'histoire des sciences permet de retrouver cette unité autour de la science au sens du socle commun entre ses différentes branches, elle alimente les remises en cause et ouvre la voie à l'humilité face au savoir, à la découverte, au risque d'erreur.

A l'instar d'épistémologues comme Lakatos, nous soutenons qu'il n'existe pas de règles méthodologiques immuables dont les scientifiques devraient toujours se servir et qui garantiraient de façon incontestable la validité des recherches. Il existe une pluralité d'analyses au sujet de l'élaboration des savoirs.

Quel statut pour l'enseignement de l'histoire des sciences en Tunisie?

La place de l'histoire des sciences n'est pas réellement définie: entre Sciences et Philosophie, entre outil de compréhension des concepts et abstraction. Chaque sphère du savoir l'envisage selon sa propre grille de lecture, elle-même dépendante de l'environnement culturel et du contexte dans lequel nous vivons aujourd'hui.

On relève aujourd'hui en Tunisie d'une part, une relative dévalorisation de cette discipline de la part de certains responsables de la sphère "scientifique" ne lui accordant qu'une importance intermédiaire dans les différents programmes et, d'autre part, une tendance dans la sphère "philosophique" à ne l'aborder que par le biais - certes important si ce n'est primordial- de l'épistémologie, la privant de sa dimension scientifique qui l'enrichit.

Une grande part des formations universitaires en Tunisie comportent un module se rapportant à l'histoire de leurs disciplines (histoire de la médecine, histoire de l'économie, histoire de l'art, etc.) Cela semble être une évidence. Il est tout de même regrettable que l'histoire des sciences soit si peu familière des cursus scientifiques!

Seulement sous sa forme "épistémologique" dans divers parcours de quelques départements de philosophie, on la retrouve uniquement sous forme de fragments d'enseignements transversaux, optionnels, dans quelques institutions scientifiques où d'ailleurs les enseignants ne sont pas tous des historiens des sciences de formation.

Il est intéressant de noter, que selon les données disponibles via le site du ministère de l'enseignement supérieur, il existe des "parcours" LMD consacrés à cette discipline, mais qui n'ont pas encore vu le jour, sans que l'on sache pourquoi. Manque de communication? Manque d'intérêt des étudiants?

  • Politique du MES par rapport à l'histoire des sciences

Quant à la formation doctorale Epistémologie, Histoire des Sciences et des Techniques (EHST), elle n'existe pas en Tunisie. Les docteurs en histoire des sciences tunisiens ont été formés dans des universités étrangères et obtiennent une équivalence formelle de leur diplôme par le ministère de l'Enseignement Supérieur (MES) sans qu'elle soit réellement effective.

Il en résulte un souci de taille lors des concours de recrutement des assistants et/ou maîtres-assistants de l'enseignement supérieur, portant préjudice aux candidats historiens des sciences ayant eu une formation initiale (Licence-Maîtrise) scientifique dans l'évaluation de leur dossier, auprès des départements de philosophie d'une part, qui exigent la formation initiale philosophique; et d'autre part, auprès des départements scientifiques qui ne proposent pas suffisamment de postes par manque de volume horaire accordé à cette discipline. Cet enseignement est accordé à des enseignants d'autres spécialités, non spécialistes de l'histoire des sciences.

Une histoire des sciences naturellement destinée à des scientifiques (car sollicitant des connaissances plus pointues que celles de la culture générale), n'est pas encore adoptée par ces derniers, et une approche plus scientifique de l'épistémologie invitant les étudiants en philosophie à historiciser les concepts scientifiques n'est pas encore bien accueillie...

  • Position de l'EHST par rapport aux sciences

Quoi qu'il en soit, l'expérience montre que dans son approche, l'EHST semble plus "accessible" aux étudiants de formation scientifique. En effet, lorsqu'un enseignant présente l'histoire de la science grecque, par exemple, et qu'il évoque la "poussée d'Archimède", ou s'il présente les "mathématiques arabes" en explorant l'invention de l'algèbre par al-Khwarezmi, ou encore s'il veut expliquer les différentes théories sur l'origine de la vie, l'étude du monde vivant à travers la théorie cellulaire, ou les lois de l'Hérédité, face à des étudiants physiciens, mathématiciens, ou biologistes, ceux-ci, même sans connaître les détails de ces découvertes, leurs acteurs et leurs spécificités, possèdent le minimum de connaissances requises pour explorer les lois et les théorèmes, et la transmission de ces informations se fait plus fluide.

Comme matière plurielle, aux lectures diverses, et par sa méthodologie multiple - méthode historique, rigueur scientifique, esprit de synthèse- l'histoire des sciences nécessite différentes approches parallèles. Elle doit devenir plus concrète et moins "chronologique" pour les scientifiques, moins opaque pour les non-scientifiques.

Quel est l'apport d'un enseignement de l'histoire des sciences et techniques à l'apprentissage de ces disciplines?

L'histoire des Sciences revêt non seulement d'un apport culturel indéniable, mais elle intervient directement dans l'apprentissage des sciences elles-mêmes.

De nombreux travaux de didactique ont démontré les nombreux obstacles et difficultés rencontrés par les étudiants scientifiques (lacunes de conceptualisation, incapacité à faire valoir les savoirs acquis,...).

En inscrivant la construction des concepts dans l'histoire, les didacticiens ont permis de mettre en valeur l'utilité de l'EHST et l'ont favorisé. Bien avant la didactique des sciences, les appels à de tels enseignements se sont manifestés. D'ailleurs, le consensus est très large sur l'utilité de réflexions sur la construction historique des concepts et le fonctionnement des sciences. Les enseignants bien instruits de l'histoire des concepts dominent mieux leurs enseignements, ressentent moins d'angoisse face à leurs enseignements scientifiques et leurs élèves réussissent.

Ainsi, nous souhaitons enrichir la formation scientifique à travers l'enseignement de l'épistémologie, de l'histoire des sciences et des techniques, ainsi que de celui de la didactique des sciences. Nous souhaitons également lutter contre le cloisonnement des disciplines et des formations, en promouvant les croisements de certains enseignements et la pluralité des approches. Cette formation permettra de consolider la maîtrise des concepts, d'ouvrir les esprits à la contextualisation des découvertes et des débats scientifiques. Les étudiants seront alors capables de repérer et d'analyser les principaux facteurs de la création et/ou du développement de la science.

L'enseignement de l'histoire des sciences modifie l'appréhension de la discipline scientifique à travers les différentes questions qu'il expose, à travers les débats scientifiques ayant eu lieu au cours de l'histoire; la connaissance du passé de la "science" permet à l'étudiant de mieux saisir le(s) concept(s) fondateur(s) et de répondre à la question "pourquoi ils sont comme tels aujourd'hui".

En d'autres termes, l'enseignement de l'histoire des sciences permet d'évaluer et d'observer la naissance et le développement d'une théorie scientifique mais également d'explorer la démarche du savant à travers le raisonnement et les expériences décrits dans un texte.

Ainsi, il serait souhaitable de sensibiliser, dès les premiers semestres du cursus scientifique, l'étudiant aux fondements de cette discipline, en lui accordant un statut de matière à part entière, et d'introduire l'épistémologie et l'histoire des sciences au niveau du mastère et de la formation doctorale. L'étude de l'histoire des sciences enrichira la formation scientifique de nos étudiants et les conduira à appréhender les recherches en sciences avec l'esprit critique et le questionnement nécessaire à leurs réalisations.

Signataires

Meyssa Ben Saâd, Docteur en Histoire des Sciences, Chercheur associé en Epistémologie et Histoire des Sciences, Labo SPHERE-CNRS-UMR 7219-Université Paris Diderot

Kaouthar Lamouchi-Chebbi, Assistante en Didactique des Sciences, Chercheur associé Labo SPHERE- CNRS-UMR 7219-Université Paris Diderot

Saida Aroua, Maître-Assistante en Sciences de l'éducation. sp. Didactique de la Biologie. Présidente de l'ATEDHiST

Faouzia Charfi, Professeur de Physique à la Faculté des Sciences de Tunis, Présidente d'honneur de l'ATEDHiST

Souad Touzri-Takkari, Maître-Assistante en Didactique de la Biologie à l'Institut Supérieur de Biotechnologie de Sidi Thabet

Ali Hamdi, Conseiller en information et orientation scolaire et universitaire (ministère de l'éducation), Docteur en Didactique de la biologie et chercheur en sciences de l'éducation

Hafedh Trabelsi, Professeur Principal Hors Grade des sciences physiques, Docteur en Didactique des sciences Physiques, Chercheur en Education, Vice-Président de l'ATEDHiST

Lassâad Mouelhi, Docteur en Didactique de la Biologie, Enseignant-chercheur, Maître-Assistant à l'ISEFC, Secrétaire Général de l'ATEDHiST

Membres fondateurs de l'Association Tunisienne d'Epistémologie, des Didactiques et d'Histoire des Sciences et des Techniques (ATEDHiST) : http://atedhist.wordpress.com

Co-signataires

Marouane Ben Miled, Historien des Mathématiques, Maître-Assistant en Mathématiques et Histoire des Mathématiques à l'ENIT, Chercheur au LAMSIN

Hamdi Mlika, Enseignant-chercheur de logique, épistémologie et sémiotique de l'art à l'Université de Kairouan, Rédacteur en chef de la revue d'épistémologie, al-Mukhatabât

Habib Bouchriha, Professeur de Physique à la Faculté des Sciences de Tunis

Dhouha Gamra, Maître de Conférences en Physique à la Faculté des Sciences de Tunis

Faouzi Bellalouna, Mathématicien, Département Mathématiques Faculté des Sciences de Tunis, passionné et défenseur de l'épistémologie et l'histoire des sciences

Imen Sfar, Maître-Assistante en Physique à la Faculté des Sciences de Tunis