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27/10/2014 18h:42 CET | Actualisé 27/12/2014 06h:12 CET

Quel renouveau pour les femmes musulmanes aujourd'hui?

SOCIÉTÉ - Il est vrai qu'il n'est pas aisé pour les femmes musulmanes aujourd'hui de revendiquer des droits au sein de leurs pays respectifs vu la complexité des problématiques auxquelles font face la majeure partie des pays arabo-musulmans.

SOCIÉTÉ - Il est vrai qu'il n'est pas aisé pour les femmes musulmanes aujourd'hui de revendiquer des droits au sein de leurs pays respectifs vu la complexité des problématiques auxquelles font face la majeure partie des pays arabo-musulmans.

En effet, le climat sociopolitique instable et encore précaire, notamment après la phase des "soulèvements arabes", reporte toujours la question des femmes à des dates indéterminées. D'autre part, la forte imprégnation du religieux sur un terreau culturel très sensible aux questions identitaires ne favorise pas toujours le débat sur les vraies questions de fond. Sans oublier, par ailleurs, les pressions extérieures, généralement occidentales, qui sont le plus souvent perçues comme des ingérences intolérables et qui rendent suspicieux tout questionnement sur l'émancipation des femmes.

Malgré toutes ces contraintes, un renouveau féminin en islam est en train de prendre forme. Cette nouvelle dynamique est bien entendu encore minoritaire mais sa principale innovation réside aujourd'hui dans le fait que ces revendications féminines se font en rupture avec le discours islamique apologétique et traditionaliste majoritaire.

Entre stéréotypes médiatiques et idéologie islamique traditionaliste

Il va sans dire que les femmes musulmanes qui portent ce discours rénovateur sont confrontées à de multiples défis, dont l'un des plus importants est d'être sur deux fronts à la fois. Un front "externe" où elles luttent contre les stéréotypes médiatiques dévalorisants et un front "interne" où elles doivent s'atteler à déconstruire le classique discours sur "la femme et l'islam" prônée par l'idéologie islamique traditionaliste et majoritaire.

En effet, la "sur-médiatisation" internationale de la thématique "femmes musulmanes victimes de l'islam", rend difficile l'appréciation des différentes dynamiques des luttes féminines faites justement au nom de cet islam supposé "oppresseur". Le discours récurrent et le tapage médiatique sur les femmes musulmanes a fini par instaurer dans l'imaginaire collectif contemporain une image indélébile : celle de femmes éternellement soumises et inéluctablement aliénées.

Quant à l'autre front auquel doivent faire face les femmes du renouveau islamique, il est symbolisé par l'idéologie islamique traditionaliste, qui n'est autre que cette "vision islamique traditionaliste commune" qui semble, malgré les divergences profondes sur d'autres points, s'accorder sur un "statu quo" juridique global envers les femmes musulmanes.

C'est dans ce sens que les femmes qui prônent et revendiquent ce renouveau religieux et qui se retrouvent ballottées entre ces deux perceptions tentent aujourd'hui de se forger un autre chemin, en dehors de ces sentiers battus, au nom de leurs convictions spirituelles mais aussi de leur perspective de femmes et de citoyennes à part entière.

C'est donc sur un double registre, celui des droits humains universels et celui d'un référentiel religieux réapproprié, que le chemin de ce renouveau féminin est en train de se construire et de prendre forme.

Le renouveau féminin en question

Force est de constater donc l'existence, au sein du monde musulman, mais aussi dans les communautés musulmanes d'Occident, d'une dynamique féminine en marche qui loin d'être uniformisée, semble être traversée par des sensibilités diverses et dont chacune à sa manière tente de remettre en cause le conformisme sociopolitique traditionnel qui régit le statut des femmes.

La caractéristique essentielle de ce renouveau féminin en islam réside dans la volonté affichée des femmes - académiciennes, théologiennes, universitaires, militantes associatives - à développer un discours qui leur soit propre.

Il faut le dire clairement : les femmes musulmanes en ont assez d'être des "sujets d'étude", d'être des "boucs émissaires", de voir que l'on parle toujours à leur place et qu'on les renvoie toujours à la même symbolique, celle d'éternelles mineures, sujets passifs de leur histoire et otages de discours que les autres font et refont au gré des évènements géopolitiques!

Le discours prôné par cette nouvelle génération de femmes musulmanes est un discours qui, paradoxalement à l'idée véhiculée d'un islam générateur de discriminations, souligne la centralité et l'importance de la dynamique libératrice au sein du référentiel islamique.

En effet, ayant eu accès aux sources textuelles et notamment à la dimension éthique du Coran, ces femmes ont compris que ce n'est pas le message spirituel de l'islam qui est en cause dans leur réclusion millénaire, mais bien toutes les interprétations humaines, qui se sont accumulées dans la production religieuse - mais aussi dans les mentalités - et qui ont été favorisées par des contextes socioculturels et politiques structurellement défavorables à la présence féminine dans l'espace du savoir religieux.

Le patriarcat d'hier et d'aujourd'hui intriqué à des manipulations politiciennes récurrentes de la religion ont, depuis des siècles et jusqu'à présent, constitué les principaux mécanismes de contrôle des femmes - et des hommes - musulmans.

Les soi-disant interdits religieux envers les femmes que l'on nous sort à chaque occasion n'existent tout simplement pas dans le message spirituel mais dans la longue tragédie historique d'une lecture du religieux qui est restée otage de ses propres dérives séculaires.

D'aucuns se poseront la question légitime de la pertinence de cette "rétrospection" féminine dans les textes sacrés et de son véritable impact sur l'essor des sociétés arabo-musulmanes. C'est tout simplement parce que le référentiel religieux reste dans la majorité des pays musulmans une donnée incontournable - et réformer l'approche du religieux, c'est réformer la société en profondeur - et cela constitue de ce fait un enjeu démocratique de taille.

L'islam fait partie du vécu, de l'historique et de l'expérience spirituelle de ses peuples et il est inconcevable de formuler des concepts, des réformes et une vision globale de la société sans tenir compte de ces données essentielles. D'autant plus que le religieux, ici l'islam - comme ailleurs le christianisme en Amérique latine par exemple - peut être lu et vécu comme une véritable théologie de libération.

Choix et alternatives

Les choix et alternatives qui se présentent aujourd'hui devant les musulmanes qui prônent une nouvelle lecture des textes de l'islam s'articulent essentiellement autour de deux dimensions qui constituent aujourd'hui, dans leur ensemble, l'axe majeur de la vision réformiste féminine.

La première dimension est spirituelle. Elle constitue le référent privilégié de cette dynamique. C'est une véritable quête de sens qui anime les musulmanes qui aspirent à se libérer aussi bien d'un matérialisme abstrait et aliénant que d'un rigorisme religieux tout autant aliénant et hermétique.

La dimension spirituelle est à prendre ici dans son sens large, à savoir celle qui s'inscrit dans un cadre référentiel de valeurs universelles à partager avec le reste de l'humanité. La nouvelle vision féminine musulmane adhère à cette double dimension spirituelle et humaniste, celle qui croit fermement en une lutte commune contre toutes les oppressions et les exactions des droits humains et ce quelles que soient leurs origines ethniques, politiques, religieuses, athées ou autres...

La seconde dimension répond à une symbolique décoloniale. C'est une dimension importante à ce moment même de l'histoire des femmes musulmanes, femmes du Sud ou du Nord, mais dont le vécu, la mémoire et les repères historiques sont restés inexorablement liés à une colonisation géographique et à une aliénation culturelle et économique.

A ce niveau-là, il me paraît important de rappeler que cette thématique des femmes musulmanes et de leurs droits a été et reste jusqu'à aujourd'hui l'otage indubitable des séquelles des luttes anticoloniales et de leurs corollaires post-modernes des conflits géopolitiques internationaux contemporains (Palestine, Irak, Afghanistan, attentats du 11 septembre...). Conflits qui nourrissent les crispations identitaires religieuses et délégitiment toute tentative de réforme notamment dans la sphère du référentiel religieux, perçue comme tentative de réappropriation.

Démocratie et réformisme religieux

Il est vrai qu'une nouvelle vision portée par les femmes musulmanes, certes encore minoritaire et encore silencieuse, est en train de s'imposer ici et là...

On devrait à ce niveau-là rappeler que cette dynamique ne peut avancer sans des espaces de liberté, à même de favoriser l'instauration de débats profonds et de véritables mutations sociales, notamment en terres d'islam. La question des réformes religieuses, notamment celles concernant la thématique des femmes, reste fortement liée à l'exercice d'un véritable pouvoir démocratique qui respecterait tous ses citoyens, femmes et hommes, et il serait certes illusoire de prétendre analyser isolément la thématique des femmes sans tenir compte de la globalité des problèmes politiques qui minent profondément les sociétés musulmanes.

C'est en travaillant sur ces deux volets, démocratie et réformisme religieux, que les transformations sociales peuvent avoir des chances de véritablement se concrétiser au sein de la réalité du terrain.

La violence et l'inégalité des sexes ne sont pas - comme on pourrait le croire devant l'actualité récente - inhérentes au message spirituel de l'islam. Elles sont plutôt le produit des systèmes idéologiques et politiques en place dans la majorité des pays arabo-musulmans qui depuis toujours ont instrumentalisé le religieux de façon flagrante, le dressant comme une véritable entrave à l'éducation démocratique de leurs peuples respectifs.

Ce renouveau féminin au sein de l'islam réformiste est en train de se frayer un chemin, une véritable troisième voie où la quête de sens spirituelle est une vraie question d'éthique et où la remise en question de la tradition religieuse patriarcale remet en cause aussi les fondements de l'injustice sociale et politique des sociétés majoritairement musulmanes. Et c'est surement là que réside la force symbolique de ce renouveau...

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