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02/12/2015 07h:12 CET | Actualisé 02/12/2016 06h:12 CET

Le désintérêt francophone sur la question des musulmans ahmadis au Pakistan

INTERNATIONAL - "Nous allons les lyncher, nous allons les battre", chantait une foule de fondamentalistes lorsqu'ils sont arrivés devant un entrepôt appartenant à la "minorité ahmadiyya" à Jhelum, le 20 novembre 2015, avant d'y mettre le feu. La raison invoquée par la personne à l'origine de l'incendie criminel était que le garde assurant la sécurité de l'entrepôt aurait brûlé des pages du Coran

"Nous allons les lyncher, nous allons les battre", chantait une foule de fondamentalistes lorsqu'ils sont arrivés devant un entrepôt appartenant à la "minorité ahmadiyya" à Jhelum, le 20 novembre 2015, avant d'y mettre le feu.

La raison invoquée par la personne à l'origine de l'incendie criminel était que le garde assurant la sécurité de l'entrepôt aurait brûlé des pages du Coran. Lorsque les policiers lui demandent s'il en a été le témoin oculaire, il répond naturellement que non, mais qu'un ami en avait été témoin et qu'il a enregistré une plainte sur cette base.

80% de l'entrepôt a été détruit et s'en est suivi une attaque contre une mosquée. Les ahmadis de la localité ont quitté la ville de peur des représailles et sont désormais quelque part dans la nature, fuyant les persécutions d'un pays qui se noie dans ses contradictions entre volonté de modernité politique, aspiration au pluralisme et persécutions des minorités.


La question des musulmans ahmadis au Pakistan

Les "ahmadis", péjorativement les "mirzayis" ou les "qadianis", représentent une minorité musulmane du Pakistan dont le mouvement a été créé par Mirza Ghulam Ahmad de Qadian en 1889 en Inde. Ahmad de Qadian a revendiqué être le Messie et le Mahdi attendu par différents livres sous différents titres.

Reconnaissant bénéficier d'un prophétat, Ahmad de Qadian va de suite s'attirer les foudres des mouvements musulmans orthodoxes sud-asiatiques, dont notamment les adeptes du courant déobandie (proche dans sa radicalité du courant wahabbi) dès le début de la création de la communauté musulmane ahmadiyya.

Cette opposition va suivre l'ascension fulgurante du mouvement mais également la géopolitique de la région qui va connaître la Grande Partition entre l'Inde et le Pakistan. Au Pakistan, les ahmadis vont être déclarés - suite à une longue histoire de persécutions - en 1974 comme "non-musulmans" par le deuxième amendement de la Constitution pakistanaise, pourtant adopté par le socialiste Zulfikar Ali Bhutto, symbole d'un Pakistan luttant contre la pauvreté et assurant la pérennité de sa classe moyenne.

Mais ce papier est largement gangréné par la présence des religieux dans les sphères du pouvoir et l'arrivée du dictateur Zia ul Haq dans les années 1980 ne va pas aller sans déséquilibrer totalement le pays. Plutôt que de limiter l'influence de la sphère religieuse sur le pouvoir politique, il va en accentuer la présence en accordant un crédit substantiel aux mollahs. S'ensuit des lois très oppressives, dont notamment la loi relative au blasphème.

Cette loi vise explicitement les musulmans ahmadis qui ne peuvent exercer ou réaliser aucun acte qui se rapporte à l'identité musulmane (alors même que ces derniers ont toutes les pratiques et le rituel musulman). En raison de ces interdictions qui visent l'exercice même de la foi musulmane des ahmadis, le représentant de la communauté musulmane ahmadiyya, le Calife, sera forcé de quitter le pays pour aller un siège à Londres.

Le système de plainte préalable laconique du Pakistan

Ce qui s'est passé à Jhelum le 20 novembre dernier n'est en réalité que la conséquence naturelle d'un droit pénal pakistanais bien trop laconique. Les plaintes pénales déclenchent une instruction criminelle or les enquêteurs ne demandent pas réellement des preuves oculaires des plaintes qu'ils recueillent. C'est la raison pour laquelle des personnes ayant une inimitié contre une autre peuvent porter plainte contre elle, ce qui fut le cas dans l'affaire d'Asia Bibi.

Or, l'affaire Asia Bibi a connu un soulèvement international ce qui n'est pas le cas des affaires concernant les ahmadis. Ces dernières années sont particulièrement éprouvantes pour cette minorité qui ne demande qu'à ce qu'on revienne vers la vision tolérante et ouverte de Jinnah, qui affirmait devant la première assemblée constituante que toute personne est libre de pratiquer la religion de son choix à condition que dans l'espace public tout le monde se reconnaisse et s'apprécie en tant que Pakistanais et non en tant que membre de telle foi ou de telle croyance.

Certains auteurs du Pakistan ne manquent pas d'affirmer qu'il est désormais temps, suite à cet incendie désastreux d'un entrepôt, de repenser la question des ahmadis au Pakistan. Il faut désormais revenir sur cette question puisqu'elle introduit une discrimination de droit et de fait dans le système juridique pakistanais sans que la communauté internationale ne réagisse outre mesure de condamnation sans grands impacts.

Le Parlement européen se saisit de la question

Le Parlement européen a réagi à l'incendie de l'entrepôt de Jhelum en affirmant que le gouvernement pakistanais devait mettre un terme au "harcèlement quotidien" des ahmadis au Pakistan qui subissent depuis des années des persécutions simplement en raison de leur croyance au Pakistan.

Bien qu'il se soit saisi de la question et qu'il ait appelé le gouvernement pakistanais à prendre des mesures rapides pour remédier à la situation, il n'en demeure pas moins que sur le terrain, concrètement, les choses ne changent pas. Dans une actualité médiatique européenne dominée par Daech, on en oublie même les questions internationales humanitaires essentielles. Il est plus que nécessaire que les déclarations se changent en pourparlers concrets avec le Pakistan sur la question des minorités religieuses.

A défaut les aspirations du Pakistan au pluralisme d'opinions ne demeurons qu'à l'état d'aspirations et n'entraineront rien de bon pour un pays qui pourrait être prometteur. 

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