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20/04/2016 13h:42 CET | Actualisé 21/04/2017 06h:12 CET

Déchets à Djerba: Carton rouge!

JOEL SAGET/AFP

Alors que l'île de Djerba continue à crouler sous les déchets et que la situation écologique empire d'année en année, quelques initiatives courageuses voient le jour pour endiguer ce fléau.

Comment aider l'île de Djerba à produire de nouveau de l'énergie verte et inciter simultanément les citoyens à se montrer responsables? C'est à ce problème majeur que l'association présidée par le charismatique Taha Bouchaddakh ainsi que d'autres organismes de la société civile locale s'attaquent en collaboration avec la direction de l'Environnement de la Commune de Houmt Souk, Djerba.

Mi-janvier 2016/ Houmt Souk/Djerba:

Impressionnées et interloquées par le nombre de déchets jetés dans la nature de façon totalement anarchique à Djerba, nous avons pris contact dès le mois de décembre avec plusieurs acteurs et associations tunisiens dont nous pensions qu'ils jouaient un rôle exemplaire dans la gestion des problèmes écologiques.

Fin décembre, un responsable de chez SOS BIA à Tunis nous résume sur demande la situation sur l'île ainsi:

"Pour les déchets de Djerba, il n'y a aucune stratégie en place pour les enfouir, pour les faire évacuer. Les déchets sont tout simplement enrubannés et stockés à Aghir. Il y a présentement une 'pyramide de plus de 50.000 balles de déchets'. (N.D.L.R. Les autorités sur place font état de 30.000 balles). Pour le projet pilote TMB (N.D.L.R.très controversé en France), ce n'est qu'une annonce qui a été faite par le ministre de l'Environnement. Aucune consultation publique n'a été effectuée et aucun détail n'a été fourni. Pour la stratégie de gestion de déchets, les municipalités ne font que la collecte. C'est l'ANGED ( Agence Nationale de Gestion des déchets) qui se charge de la gestion. Ses stratégies se sont avérées être tout simplement catastrophiques (enfouissement et enrubannage). Il faut travailler avec les municipalités. Le problème est qu'elles n'ont pas d'autonomie et qu'elles dépendent du gouvernement central, en l'occurrence du ministre de l'Intérieur...".

Nous voilà prévenues.

Effectivement, comme nous l'avons appris par la suite, la loi organique des communes du 24/07/1995 confie dans son article 129 la responsabilité du ramassage, du tri, du traitement, de l'enlèvement et de l'enterrement des ordures dans des dépotoirs contrôlés aux collectivités locales.

À l'échelle régionale, les communes sont responsables avec l'appui administratif des gouvernorats.

Sur place, à Houmt Souk, nous avons rendez-vous avec Taha Bouchaddakh, fondateur et président de l'association non-politique Djerba Solidarity & Development, dont les bureaux se trouvent en plein centre ville, non loin de Tunisair.

djerba

Le jeune professeur principal de l'enseignement secondaire connaît bien la situation de la gestion des déchets sur l'île et nous la résume comme étant tout simplement désastreuse: des initiatives plus ou moins efficaces ont été lancées ça et là "à la queue leu leu" depuis la révolution de 2011 mais aucune n'a connue une longue vie.

Soit l'action a été abandonnée ou avortée suite à une intervention politique soit les citoyens se sont révoltés à l'instar de ce qui s'est passé à Guellala où la déchetterie a finalement été entièrement saccagée par des personnes vivant à 1 km du site. Elles craignaient une trop grande pollution de cette décharge en pleine air. Selon des statistiques médicales fiables, des riverains ayant été contraints de subir pendant sept ans des odeurs nauséabondes, auraient contracté des maladies infectieuses.

Les incidences sur l'environnement avoisinant dépendent évidemment de pas mal de facteurs (l'âge de la décharge, les conditions de mise en décharge - compactage - et de la composition des déchets).

Le méthane, CH4, et le gaz carbonique, CO2, sont les principaux constituants du biogaz produits dans une décharge. Dans une région où l'eau douce est extrêmement précieuse, les eaux de percolation de la décharge - les lixiviats - peuvent se mélanger aux eaux de surface comme aux eaux souterraines (nappe phréatique) et peuvent donc selon le niveau de la nappe phréatique constituer un élément polluant et par leur aspect quantitatif et par leur aspect qualitatif (éléments écotoxicologiques).

Selon des chercheurs de l'Université de Liège qui dès 1999, ont réalisé un atlas des décharges d'ordures ménagères dans les pays en développement axé sur "La problématique des déchets ménagers en Afrique", les lixiviats représentent une grande part de la pollution liée à une décharge: "Contrairement au biogaz, qui est aisément dispersé dans l'atmosphère, les lixiviats, de par leur nature liquide, sont une source concentrée de polluants. Si ces eaux pénètrent dans le sol et contaminent la nappe phréatique, la population serait privée d'un élément vital à sa survie".

En cas de consommation d'eau polluée par les lixiviats, "les risques encourus sont de graves intoxications pouvant entraîner des maladies irréversibles et la mort. La pollution des réserves d'eau potable par des micro-organismes pathogènes peut, également provoquer des épidémies".

Selon ces chercheurs belges, les lixiviats devraient être traités comme des substances extrêmement dangereuses. Il serait nécessaire d'en organiser la collecte et le traitement afin de limiter au maximum les conséquences sur l'environnement et la santé.

Selon le Cniid, Centre national d'information indépendante sur les déchets, aucune membrane de protection pourra, à long terme, limiter la pollution des sols de façon efficace.

Dans une région prisée comme Djerba où beaucoup d'emplois dépendent directement du tourisme, il serait catastrophique, à la longue, de ne pas prendre à-bras-le corps les problèmes écologiques de l'île.

Le tourisme: un secteur écologique hautement sensible

À Djerba, haut lieu touristique jusqu'à peu, la quantité des déchets collectés dépassait 50.000 tonnes par an dont 20.000 provenaient des hôtels avec une fraction organique représentant 70% à un taux d'humidité de 70 à 80%.

C'est la composition des déchets qui est plus que problématique: les déchets organiques représentaient 65% de la totalité des déchets domestiques, tout en dépassant les 70% dans les zones touristiques. Leur collecte et leur mise en décharge semble toujours être extrêmement difficile et mal maîtrisée.

Selon une estimation de 2009 et de 2013, les secteurs des hôtels et des restaurants représentaient à eux seuls 65% des déchets de l'île. Il s'y ajoutaient à l'époque comme aujourd'hui les déchets de jardin, de construction ainsi que les déchets recyclables (verre, plastique, carton, métaux etc.) qui se retrouvent également jetés pêle-mêle en pleine nature et qui contribuent à défigurer de façon indéniable l'image de "l'île des rêves".

Le plastique: chronique d'une guerre annoncée

La campagne djerbienne ainsi que les environs des plages continuent à être envahis par les sachets et les bouteilles en plastique. Ces sachets semblent dorénavant faire partie intégrale de certains arbres centenaires. Ils sont quasiment partout, ils jonchent les haies de cactus de barbarie, servant de clôture à l'ancienne aux champs fraîchement labourés, s'accrochent partout et détériorent tout le paysage, des alentours des plages jusqu'à l'arrière pays où, dans la zone d'eau douce, l'île-jardin devient l'île-verger.

Des menzel (des exploitations agricoles capables de subsister en autarcie quasi-complète) bien entretenus jouxtent des espaces à l'abandon où traînent d'innombrables carcasses de voitures rouillées au dernier degré, des pneus usés, des débris de verre, des boîtes de conserves, des canettes de bière, des déchets de tout genre qui forment des monticules d'ordures dans ce paysage de rêve, entre oliviers, figuiers et palmiers, orangers, citronniers, grenadiers et amandiers .

Pour le premier exportateur mondial d'huile d'olive et le 2e pays exportateur d'Afrique de produits biologiques, dont le secteur agroalimentaire représente 3% du PIB national et qui emploie 73.000 personnes, cette situation écologique insalubre fait tache!

Les bouteilles plastiques sont quasiment omniprésentes, on ne les compte même plus, d'ailleurs on n'y arriverait jamais, tellement elles sont nombreuses, tellement le regard des habitants s'y est habitué. Et quand on en parle aux personnes sur place, rares sont celles qui se sentent vraiment concernées. Il y a des gens qui polluent mais on est impuissant face à un tel fléau, nous murmurent-elles. Les jeunes au chômage feraient bien de les ramasser et de les ramener à des centres de tri à Houmt Souk, cela leur fera un peu d'argent de poche, nous dit-on.

Pourtant, le plastique est de loin pour le moment le sujet qui fâche le plus. Un milliard de sacs en plastique seraient utilisés chaque année en Tunisie. Depuis l'annonce de l'interdiction des sacs en plastique à usage unique, prévue initialement pour mars 2016, une "guerre des mots" impitoyable a lieu entre les fabricants de sacs en plastique et le ministre de l'Environnement et du développement durable Néjib Derouiche.

Pour le moment, il s'agit encore d'une nouvelle annonce sans lendemain. Et il n'est toujours pas très clair d'ailleurs à l'heure actuelle si les industriels ne bénéficieront pas le jour venu d'un délai supplémentaire. Ce qui semble évident par contre: la simple interdiction des sacs en plastique ne suffira pas à recréer un environnement sain et durable. L'interdiction devra s'inscrire dans un programme plus vaste pour la gestion efficace de tous les déchets.

Ce défi, certains voudraient pouvoir le relever. C'est ce que l'on se dit quand on entend parler Taha Bouchaddakh. Engagé corps et âme sur plusieurs fronts à la fois, il se bat au sein de son association depuis 2011 pour rehausser l'image de marque de l'île.

"Notre structure associative a pris part avec d'autres composantes de la société civile locale lors d'innombrables campagnes de propreté qui ont eu lieu après la fermeture définitive de la déchetterie de Guellala et surtout lors des protestations de 2014 pour forcer le gouvernement à sortir l'île de sa profonde ornière écologique.

Pour notre militant, la balle est dorénavant dans le camp du gouvernement, c'est aux responsables politiques qu'incombe la gestion efficace des déchets ménagers. Le temps a prouvé que le citoyen lambda, nous dit-il, ne peut pas prendre des mesures qui s'avéreront inutiles par la suite et qui iraient à l'encontre de la volonté du gouvernement. Pour l'heure, ce citoyen, impuissant, semblerait tout bonnement mettre son destin entre les mains de Dieu.

Ce dont le jeune professeur nous parle aussi, c'est que Djerba Solidarity & Development s'engage également depuis sa fondation dans le cadre d'un projet de haute volée écologique, subventionné par le PNUD (Programme des Nations Unies pour le Développement).

Ce projet s'inscrit dans ce qu'on appelle maintenant communément "Green governance" (gouvernance environnementale). Il s'agit d'une initiation en communication et d'une sensibilisation publique afin de changer une fois pour toutes les mauvaises habitudes profondément ancrées au sein de la population. De fait, l'association ne cesse d'organiser des sessions de formation autour de la gouvernance environnementale.

Expérience de bio-compostage des bio-déchets

Un projet pilote ambitieux de gestion des déchets pour l'île existe depuis 2013. Selon un dossier que Taha Bouchaddakh nous a communiqué, il s'agirait de détourner la matière organique de l'enfouissement en vue de produire un compost de première qualité, ceci près de Houmt Souk.

Une station pilote de compostage avec aération forcée sera mise en place. Elle sera prévue pour traiter 2 tonnes de bio-déchets par jour qui seront mélangés avec 4m3 de déchets verts broyés.

Les projets envisagés se résument à la création d'une plate-forme pour le compostage des bio-déchets. 8 cellules de compostage semi-confinés seront crées, un hangar de tri de surface de 800 m2 et une plate forme de 3000 m2 seront mise en place. Il sera également prévu de créer 5 déchetteries en zone touristique . Des points de collecte de tri sélectif sont également envisagés au sein de ce projet.

À petite échelle et à titre exemplaire, une action de tri sélectif des déchets avait été lancée en mai 2013 dans l'un des quartiers de Houmt Souk (10.000 habitants) dont le but était de responsabiliser les citoyens et de réduire de façon significative la quantité des déchets mis à la décharge. Chaque ménage était équipé d'un conteneur de 45 litres prévu pour les bio-déchets, des sacs verts destinés aux déchets d'emballage ainsi que des sacs bleus pour les déchets ultimes.

Ce projet de bio-compostage a finalement aussi été abandonné, nous raconte Taha Bouchaddakh. Aucune consultation n'a eu lieu, "tout se passe de manière centralisée...et le ministère essaye de calmer à tout prix l'ire des habitants d'Aghir qui en ont ras le bol!"

 

Comble de l'absurde: un site de compostage en friche pour le moment, mais bel et bien existant, et qui pourrait rapidement être de nouveau opérationnel, avait été fermé par la suite sans que l'on ne sache très bien pourquoi.

Qu'en est-il vraiment maintenant de la situation à Djerba? Que faudra-t-il pour tirer les habitants de l'île et les responsables politiques de leur torpeur? À la campagne, comme nous l'avons constaté en ce beau mois de janvier, beaucoup trop de personnes optent encore pour la solution de facilité. Et à défaut d'avoir droit au ramassage d'ordures, elles continuent à mettre le feu à leurs déchets à la tombée de la nuit. Des endroits calcinés, une puanteur exécrable et des dégâts environnementaux irréversibles en résultent.

L'incinérateur: l'arbre qui pourrait cacher la forêt

Alors que de moins en moins d'incinérateurs d'ordures sont mis en place en Europe - 300 en 1998 par rapport à 128 en 2006- le ministre de l'Environnement, Néjib Derouiche, vient d'annoncer que des incinérateurs seront installés sur l'île de Djerba cet été.

Cependant, pour le moment, personne ne peut exclure qu'il existe peut-être en France "un lien statistique significatif entre l'exposition aux panaches des incinérateurs pendant la décennie 1980-1990 et l'augmentation de certains cancers dans les années 1990..." (N.D.L.R. Pascal Lempereur-Boissonnet, responsable scientifique des travaux pour l'INVS, l'Institut national de veille sanitaire, dans un article du Monde, datant du 30.11.2006).

Selon une étude de l'INVS, habiter à proximité d'un incinérateur de déchets, augmenterait le risque de développer différents types de cancers. Cette étude se base sur les données de quatre départements - Bas-Rhin, Haut-Rhin, Isère et Tarn - abritant 16 incinérateurs. Cent trente-cinq mille cinq cents cas de cancers y auraient été enregistrés pendant la seule décennie 1990.

Ces quatre départements sont bien boisés, les Vosges figure d'ailleurs en troisième place parmi les départements les plus couverts par la forêt (53%), et ce fait n'a visiblement aucunement endigué l'augmentation de certains cancers. Il ne suffira pas de planter à Djerba, comme cela est prévu, 3000 arbres, pour se mettre à l'abri des dégâts sanitaires et environnementaux que ces incinérateurs risquent fort de provoquer.

Selon Gilles Brücker, directeur général de l'INVS, "la question n'est pas la distance de la résidence par rapport à l'incinérateur, mais l'exposition aux panaches de fumées" qui serait problématique.

Toute une panoplie de substances extrêmement toxiques - dioxines, métaux lourds, particules etc. pourraient également être inhalées, ingérées ou éventuellement contaminer le sol, les végétaux et les animaux. D'un autre côté, rien n'a vraiment été prouvé pour le moment quant aux risques encourus.

Il y a peu, un appel à participation à un programme aux profits des associations de l'île a été lancé, Houmti Tayyara ("Mon quartier est génial").

L'ANGED en partenariat avec le PASC (N.D.L.R. Programme d'Appui à la Société Civile) a pris cette initiative de communication pour mieux maîtriser la collecte des déchets ménagers à la source.

Cet appel en demandait beaucoup aux associations sur place. Celles-ci auront grand besoin d'un appui et financier et moral pour atteindre leurs objectifs, afin de pouvoir se consacrer sereinement à des activités autres que sisyphesques!

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Galerie photoGrève générale à Djerba Voyez les images