LES BLOGS
13/03/2018 13h:08 CET | Actualisé 13/03/2018 13h:08 CET

Gouvernance et Santé

RYAD KRAMDI via Getty Images

Le hasard du temps a fait coïncider deux images frappantes se déroulant à 6 heures de décalage horaire. Des blouses blanches maculées par la violence policière en Algérie et d'autres blouses, 10.000 médecins spécialistes québécois, gratifiés par une bonification de leurs rémunérations et un rattrapage salarial étalé totalisant environ 1,15 milliard de dollars I1).

Deux approches antithétiques dans le traitement des conflits de sociaux et la gestion des relations de travail. Deux paradigmes opposés. D'une part, le mépris et la violence institutionnelle comme langage d'intimidation, et de l'autre, le dialogue comme moyen de négociation et de résolution des revendications.

Au-delà de la symbolique de ces deux images, il y a la culture politique qui sous-tend ces deux faits. C'est la qualité de la gouvernance et son caractère démocratique qui est l'explication évidente de cette distinction entre les approches. Un pays (Canada) qui accepte la contradiction, croit à la contestation et protège les droits et les libertés individuelles et collectives. Ces principes qui constituent l'essence même d'une démocratie.

De l'autre côté, un régime aux aguets, obsédé par sa survie qui voit en tout acte ou avis opposé un défi à son autorité et une remise en cause de ses décisions. Un régime qui n'a jamais été imprégné réellement par les valeurs démocratiques, encore moins il n'a jamais mis l'individu algérien et ses droits fondamentaux au centre de sa philosophie et sa culture politiques. Ces droits demeurent des slogans auxquels il recourt et s'en réclame ostentatoirement à l'occasion pour enjoliver son discours démagogique.

Les autorités algériennes continuent de privilégier les vieilles recettes de gestion des conflits et des stratégies désuètes de communication à savoir la diabolisation de toute contestation, les manœuvres de manipulation et de division des grévistes et les sanctions pécuniaires et administratives. Le summum de cet archaïsme est la multiplication d'apprentis médiateurs en relations de travail qui offrent leurs "bons offices" sur des enjeux qui leur sont totalement étrangers.

L'arbitrage ou la médiation est un art, une profession, un expertise et non pas une improvisation à la portée du premier venu qui ne maitrise même pas les règles élémentaires du code du travail. Dans certains pays, le gel provisoire et temporaire de ce droit de grève constitutionnel ne peut être ordonné que par une loi. Quand le conflit persiste et peut menacer les intérêts socio-économiques et stratégiques du pays, le gouvernement saisi son parlement pour une réunion d'urgence afin de voter une loi spéciale de retour au travail assortie de sanctions envers les parties récalcitrantes.

Cette loi impose également et surtout aux deux parties de se soumettre à l'arbitrage d'un expert avec des pouvoirs de trancher en dernier recours en cas de blocage. Même si en réalité, l'adoption d'une telle loi est l'aveu d'échec des négociations entre les parties et se situant à la limite du politique et du juridique, cette loi spéciale est un moyen exceptionnel qui permet de rapprocher les intérêts de chaque partie et de les accompagner durant les négociations à sortir de l'impasse afin d'arriver à un compromis juste et équitable.

Le législateur en procédant ainsi évite également au pouvoir judiciaire d'être impliqué dans des conflits professionnels. La justice n'est saisie que si les belligérants ne mettent pas en application les dispositions de la loi de retour au travail. Même si ce type de loi spéciale n'est pas exempte de reproches, elle demeure une façon organisée de gestion des crises et un compromis entre le droit syndical de grève et l'intérêt général de la population.

Les revendications corporatistes et statutaires des médecins et des enseignent ne sont que la partie émergente des problèmes structurels, organisationnels et managériaux que vivent ces deux secteurs névralgiques par excellence. L'avant-projet de la loi sanitaire en Algérie reformant celle du 16 février 1985 apporterait-il les réponses adéquates pour faire sortir le secteur sanitaire de sa torpeur et marasme ?

Médecine à vitesses ?

Une loi sur la santé n'est pas simplement un texte législatif, mais l'affirmation d'un choix de société, un idéal, une vision à long terme, l'expression d'un projet de société audacieux et un ensemble de principes qui encadrent le système de la santé. Cet avant-projet sur la santé en Algérie ne semble pas donner cette impression au contraire il entretient une ambiguïté sur les principes qui devraient guider cette refonte.

L'enjeu fondamental demeure justement ces principes notamment celui de la gratuité des soins et leur universalité. Bien que le discours ministériel réitère que la gratuité est maintenue, cependant la diversification des sources de financement annoncée dans le projet de loi jette le flou sur la portée de cette gratuité, suscitant ainsi moult questions légitimes sur la vision de cette refonte. Le législateur opterait-il pour une gratuité totale pour tous les citoyens ou pour une médecine à rabais destinés à certaines catégories ?

La pensée néolibérale en vogue dans certains milieux pourrait-elle imposer ses choix pour une médecine soumise à la loi du marché des assurances individuelles? Cette future loi accentuerait-elle la médecine à plusieurs vitesses, celle destinée aux plus démunis, celle des titulaires des assurances collectives et individuelles, et celle réservée à ceux qui peuvent se l'offrir par leurs propres moyens financiers ou leur statut professionnel aussi bien au pays qu'à l'étranger. La refonte va-t-elle approfondir ou atténuer les nouvelles disparités en matière de prise en charge des besoins apparues depuis l'intrusion en force du secteur privé dans la santé ?

Le législateur aurait-il l'audace de promulguer la gratuité des soins pour tous les citoyens, comme cela se fait dans les pays les plus libéraux et renforcer le secteur public tout en règlementant par des conventions et des cahiers de charge le secteur privé, pour en faire un apport et un partenaire?

Etib El Majani au Canada : Un système unique.

Un de ces pays libéraux est le Canada dont le système demeure un cas spécifique. La loi canadienne de la santé a été adoptée sous le règne du gouvernement Trudeau père en 1984 et s'appuie sur cinq piliers à savoir la gestion publique, l'intégralité, l'universalité, la transférabilité et l'accessibilité.

Par ces principes, la loi cherche à assurer un financement public des soins de santé, fournir tous les services médicalement nécessaires à tout malade, garantir l'accès aux services médicaux et hospitaliers, offrir la couverture médicale et sanitaire d'une façon universelle à tous les résidents sans distinction ou contrainte financière et enfin assurer la transférabilité de la prise en charge médicale du patient se trouvant provisoirement en dehors de sa province de résidence.

En tant que pays fédéral, le système de santé est de compétence partagée entre le gouvernement fédéral et les 13 gouvernements provinciaux et territoriaux. Ces derniers ont la charge de l'organisation et de la gestion des services de soins de santé (établissements, hôpitaux et personnel médical). Le fédéral assure, pour sa part, le financement du système pan-canadien par le biais du Transfert canadien en matière de santé tout en veillant au strict respect des cinq principes. En 2018-2019, les provinces et les territoires recevront 38,5 milliards de dollars à ce titre.

Le Canada a fait le choix d'un système exclusivement public qui impose la gratuite et l'universalité des soins de santé à tous abstraction faite des différences économiques ou sociales entre les canadiens. Du chômeur au plus haut placé dans les institutions étatiques en passant par le plus fortuné industriel, ils fréquentent le même hôpital, reçoivent la même qualité de soins sans aucun frais.

C'est un choix de société, un choix d'une égalité audacieuse qu'on ne trouve nulle part même dans les pays industrialisés d'obédience sociale-démocrate. A la différence du Canada, ces pays ont adopté un système hybride de pratique médicale qui permet l'existence de cliniques ou d'hôpitaux privés, et le paiement de frais modérateurs pour accéder aux soins. Cependant, pour le système canadien, les frais modérateurs exigés des patients entrent en contradiction avec le principe de l'accessibilité.

Et c'est pourquoi, ce système n'autorise aucun frais modérateur (même symbolique) dans les hôpitaux ou dans les cabinets privés. En ce sens, les honoraires des médecins privés exerçant dans leur propre clinique ne sont pas défrayés par les patients mais par le budget de l'Etat en vertu de conventions salariales et de cahiers de charge précis.

Le système canadien de la santé a été érigé comme une constante (Thabita) nationale et une composante de l'identité du pays (2). Malgré les multiples défis auxquels il fait face dû surtout au vieillissement de la population et l'explosion de ses besoins, il demeure une fierté nationale et une spécificité dans le concert des pays industrialisés. Tous les gouvernements libéraux ou conservateurs qui se sont alternés n'ont jamais osé mettre en cause les principes de cette loi. Chacun a apporté sa conception et sa stratégie pour accroitre son efficacité.

Santé un choix de société

Ainsi, la gratuité de la médecine n'est pas intrinsèque à l'idéologie socialiste et communiste, mais un choix de société que même les pays libéraux ont adopté avec des modèles variables, mais qui partagent un principe fondamental à savoir le budget public reste le grand contributeur de la santé. Donc, le principe de la gratuité et d'universalité des soins n'est pas un reliquat de la période socialiste que la pensée ultralibérale tente de le discréditer en l'associant à une "époque révolue".

Une gouvernance déprimante et déprimée qui ne fait même plus rêver les jeunes générations mais qui les laminent au point de les pousser vers des exils aventureux et meurtriers, fait douter sur sa capacité et sa volonté de répondre efficacement aux défis actuels et futurs de la santé en Algérie.

Une telle gouvernance, brutale dans ses relations avec sa société et ses élites, méprisante du savoir, de l'intelligence et du débat des idées, et prédatrice à l'encontre de l'intérêt public ne peut être génitrice d'un destin national ou d'une vision globale.

Une gouvernance rangée par la corruption, prise au cou par la puissance de l'argent, une gouvernance en otage, un state capture qui ne cesse de perdre ses prérogatives en abandonnant ses champs de compétences et de décisions envahis par des pouvoirs informels et oligarchiques ne pourrait être un acteur de changement ou un bâtisseur d'une démocratie et d'institutions crédibles avec des hommes de valeurs. يعطيه لا الشيء فاقد Celui qui en est dépourvu ne peut en donner.

Notes:

1 : Un mouvement de protestation contre ces augmentations se fait entendre, venant de plusieurs spécialistes qui rejettent ces augmentations les jugeant ...trop généreuses et qui méritent selon eux d'être investis ailleurs dans le réseau.

2 : Malgré l'intégration des économies canadiennes et américaines, et le volume impressionnant des échanges commerciaux (1,4 million de dollars en biens et services traversent la frontière chaque minute avec un total de 675 milliards de dollars en 2016), le Canada a réussi à préserver son modèle social-démocrate (santé, immigration, programmes sociaux) le distinguant du puissant voisin.

Retrouvez les articles de HuffPost Algérie sur notre page Facebook.


Pour suivre les dernières actualités en direct, cliquez ici.