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28/09/2015 09h:25 CET | Actualisé 28/09/2016 06h:12 CET

Responsables et coupables: Les Saoudiens et le Hajj

Citizen59/Flickr

PÈLERINAGE - La vie comme la mort sont aux mains de Dieu mais les manquements des organisateurs du Hajj leur seront reprochés dans l'au-delà, même s'ils arrivent à y échapper ici-bas. Les autorités saoudiennes souhaitent, en effet, accréditer la thèse selon laquelle la bousculade et les morts qu'elle a causés sont dus à l'indiscipline des pèlerins. Cette position irresponsable de leur part ne me surprend pas.

Ayant moi-même eu le privilège de pouvoir effectuer le Hajj en 2010, j'ai pu longuement observer la profonde désorganisation de l'événement et l'attitude hautaine de certains Saoudiens qui traitent les pèlerins comme des hordes barbares (des musulmans imparfaits) tout juste bonnes à dépenser leur argent et à rentrer chez elles. Il est difficile, dans ces conditions, de connaître une véritable expérience spirituelle (ce qui reste d'ailleurs cohérent avec la pratique froide, sèche et rustre du courant wahhabite).

Certes, le comportement individuel des pèlerins est proprement choquant quand on arrive sur place. A quelques exceptions près, les bousculades à répétition, les déchets jetés par terre, le non respect des zones de couchage, le non respect des files d'attente, l'agressivité des pèlerins les plus costauds... font partie des usages de toutes les nationalités. Au point qu'on finit par ne plus y faire attention, pour se concentrer sur les rites.

Inconfort, fatigue, colère et peur

Il est heureux d'ailleurs que la plupart savent que tout forme d'agressivité pendant les jours en Ihram peuvent annuler les bienfaits du Hajj (le pardon des péchés précédents) et donc faire perdre à l'"investisseur" des sommes d'argent considérables sans engranger le résultat religieux poursuivi. Il existe donc une forme de retenue. Je vous laisse imaginer ce que cela serait sans ce facteur.

Ceci étant dit, cette forme d'indiscipline n'est pas nouvelle. Les organisateurs savent bien qu'ils ne reçoivent pas des millions de moines Shaolin chaque année mais des contingents provenant majoritairement de pays en voie de développement et issus de toutes les couches sociales. Certains viennent effectuer le seul voyage hors de leurs frontières de toute leur existence, aboutissement parfois d'une vie d'économies.

Ceux-là arrivent avec un niveau de stress inimaginable avec la peur de se perdre au milieu de la foule et d'errer pendant plusieurs jours (le risque est réel) avant de retrouver leurs compagnons de voyage.

Si des personnes compétentes géraient le Hajj, elles considéreraient le comportement individuel des pèlerins comme une donnée du problème. Ce sont des individus ordinaires soumis à des conditions d'inconfort, la fatigue, la soif, la colère, la peur parfois... Des autorités compétentes travailleraient à mieux canaliser les foules avec notamment un balisage plus clair, une meilleure disponibilité de l'information, des voies de circulation plus larges dans certains trajets critiques, des volontaires plus visibles à solliciter en cas de problème...

En lieu et place, j'ai pu constater pendant mon expérience des comportements susceptibles de créer et maintenir le désordre. Je ne vais pas m'attarder sur le côté spirituel personnel mais me concentrerai sur le côté organisationnel, en bon ingénieur que je suis.

A l'arrivée à l'aéroport de Jeddah, les bagages sont jetés au sol pour l'ensemble des avions qui arrivent, sans indication de l'emplacement des bagages par vol. En conséquence, les pèlerins épuisés par plusieurs heures d'avion puis plusieurs heures d'attente se précipitent pour trouver leurs effets personnels et pouvoir ainsi rejoindre leur bus. La cohue est indescriptible.

Je me souviendrais toujours de l'image, à ce moment-là, d'un des responsables de l'aéroport qui criait qu'il fallait qu'on fasse preuve de discipline (سبحان الله لقد خلق الانسان عجولا) alors que c'est le dysfonctionnement même dont il était responsable qui créait le désordre. Son image m'est revenue lorsque j'ai vu les autorités saoudiennes blâmer promptement les pèlerins pour les 800 morts de Mina.

Une ville du tiers monde ordinaire...

A la Mecque, à l'exception des quelques milliers de privilégiés prêts à payer 20.000$ par personne pour le pèlerinage, la plupart des pèlerins sont logés à plusieurs centaines de mètres de la mosquée ou au sein des quartiers périphériques (Azizia, Nouzha...). Les déplacements quotidiens sont effectués soit au moyen de longues marches à pied (supportables en novembre 2010 mais pas en septembre 2015), de bus pour lesquels aucun parking n'est prévu à l'arrivée, ou de taxis officiels ou clandestins complètement aléatoires.

La foule dans la mosquée, en revanche, ne pose pas de problème particulier puisque aucun rite du Hajj ne prévoit de regrouper les pèlerins dans l'enceinte des lieux. La plus grande affluence a plutôt lieu pendant le ramadan.

La grande cohue commence la veille de la journée de Arafat. Des milliers de bus envahissent la ville afin d'emmener les pèlerins pour le jour le plus important du Hajj (le seul qui compte selon la Sunna). La Mecque est une ville du tiers monde très ordinaire, orientée autour de la mosquée Haram comme tout autre autour de son centre-ville et avec de surcroît un relief très accidenté.

La ville n'est pas du tout organisée pour cette invasion ponctuelle. Chaque groupe de pèlerins attend donc l'arrivée incertaine du bus qui doit l'emmener. Celui-ci fait plusieurs allers-retours par jour pour faire profiter son propriétaire de la manne du Hajj. Les agents de voyage passent leur temps au téléphone avec le conducteur à essayer de localiser le bus pour anticiper le déplacement. Au lieu des bruits des prières et des odeurs d'encens auxquels on s'attend pour ce jour d'intense spiritualité, seul règnent le bruit des moteurs vieux de 30 ans et l'odeur des fumées d'échappement.

L'enfer des agoraphobes

Arafat est un immense camping (comme Mina d'ailleurs) où on passe la journée suivante et qu'on quitte à la tombée de la nuit. Les tentes y sont plutôt bien aérées mais les toilettes deviennent rapidement impraticables. Le seul rite non obligatoire consiste à aller visiter le monticule (Jabal Arafat) qui se trouve au milieu du camping. Son image en blanc, recouvert par les pèlerins, fait chaque année l'objet de milliers de photos aériennes partagées sur Facebook. Au sol, c'est l'enfer des agoraphobes. Comme la Kaaba, seuls quelques courageux arrivent à braver la foule pour y aller chaque année. La plupart le voit de loin et s'en contente.

A la tombée de la nuit commence le déplacement vers Mina. La tradition précise qu'il est souhaitable de faire escale au cours du trajet à Muzdalifa pour ramasser des cailloux et prier le Fajr avant de continuer vers Mina. Très peu arrivent à le faire de cette manière, le hasard décide. En effet, la même cohue de la veille recommence avec les mêmes bus bruyants et odorants. Le trajet entre Arafat et Mina n'est que de 14 km mais est effectué en 7 ou 8 heures en général. C'est un immense bouchon sur une route de deux fois 3 ou 4 voies. Les chanceux sont ceux qui sont bloquées à Muzdalifa au moment de la prière du Fajr.

Le projet de train pour effecteur le trajet ne règle rien. En 2010, il était réservé aux Saoudiens (ma première expérience d'apartheid). En 2015, il est toujours insuffisant puisqu'il transporte un bon million de pèlerins au maximum pendant tout le Hajj. Les autres prendront le bus. Si j'avais su, pour ma part, j'aurais fait le trajet en marchant doucement et en prenant quelques pauses même si le trajet n'est ni indiqué ni balisé. Spirituellement, l'expérience aurait été meilleure.

Mina est un autre immense camping sur une superficie (à vue d'oeil) plus petite que Arafat et entourée de montagnes. Le rite consiste à aller jeter les cailloux (ramassés ou non à Muzdalifa) sur un immense bloc en béton symbolisant Satan. Pour ma part, j'en garde un bon souvenir, le bloc étant en effet entouré d'un long parcours construit qui permet de faire le trajet toujours dans le même sens et d'étirer la foule pendant la marche, ce qui évite les bousculades.

Les victimes de cette année ne sont pas mortes dans ce circuit mais à l'extérieur. Il demeure néanmoins qu'aucune indication ne permet de s'orienter spontanément et que la seule manière de s'informer consiste à poser la question aux autres pèlerins ou à suivre le sens général de la foule.

L'expérience du désordre

Les retours vers la Mecque après quelques jours à Mina sont moins chaotiques car étalés dans le temps. L'expérience de Médine fût, en revanche, un enchantement spirituel. La ville est conçue pour les pèlerins et permet d'aménager du temps pour se consacrer à la méditation et au travail intérieur (raison pour laquelle nous effectuons le Hajj). La dernière expérience du grand désordre arrive plus tard, le jour de retour à l'aéroport. Elle ressemble fortement au premier jour. L'arrivée à l'aéroport Mohammed V est un véritable soulagement (c'est dire!).

Il existe plusieurs raisons à cette désorganisation incroyable.

La première est, à mon sens, qu'aucun de ceux qui travaillent dans le comité d'organisation du Hajj ne l'a vécu du point de vue d'un pèlerin marocain, américain ou djiboutien et aucun n'a même pensé à leur poser des questions sur leur expérience. Cela leur aurait permis de se poser les bonnes questions et de mettre en place les bons outils. Il n'est pire aveugle que celui qui ne veut voir.

La seconde est plus choquante. La gestion des pèlerins sur place est confiée à des pseudo agents de voyage appelés les Moutawifines. Historiquement, il s'agit de personnages locaux qui se partagent le droit de déplacer les pèlerins entre les sites et de veiller à leur hébergement. Ces agences se partagent les groupes de pèlerins et leur confisquent leurs passeports pour s'assurer de les voir repartir le dernier jour. Aujourd'hui, les groupes sont suivis par leur agent de voyage depuis leur départ de leur pays. Le paiement de Moutawifines selon un tarif prédéfini est obligatoire à l'arrivée sans qu'aucun compte ne leur soit demandé ensuite. Au final, les Moutawifines ne sont plus que des rentiers dont les privilèges s'héritent. Ils n'ont aucune raison d'améliorer leur service.

Par ailleurs, la spéculation immobilière à la Mecque a engendré les monstrueux bâtiments qui entourent la mosquée. Dans ces hôtels, les clients aisés peuvent payer des sommes folles pour prier de leur chambre en renvoyant les problèmes logistiques à ceux qui n'ont pas leurs moyens.

Il semble d'ailleurs que rajouter des constructions soit la seule solution qui passe par la tête des autorités au lieu de consacrer une infime partie à des investissements immatériels comme des plans de gestion des flux, des indications au sol, des outils technologiques d'orientation, des bornes d'information etc.

Je ne pense pas qu'il y ait une fatalité dans ce désordre insupportable. Il y a des actions à envisager sur plusieurs niveaux:

• Confier l'organisation du Hajj à un comité et une agence de gestion composés de membres issus de tous les pays musulmans afin qu'il y ait une réelle prise en compte des besoins des pèlerins et le recrutement des meilleures ressources humaines disponibles

• Faire une étude des flux qui permet d'identifier les périodes critiques et ne pas laisser le hasard gérer les déplacements

• Définir un périmètre exclusivement piéton élargi autour des lieux critiques avec des tapis roulants du centre vers la périphérie

• Multiplier les panneaux d'orientation électroniques dans toutes les langues avec des informations mises à jour pour mieux orienter les flux

• Elargir les routes entre Arafat et Mina

• Baliser des circuits piétons avec des points de ravitaillement entre Mina, Muzdalifa, Arafat et la Mecque

• Doter tous les pèlerins de balises RFID au poignet pour pouvoir les localiser à tout moment et les orienter en fonction du circuit qu'ils doivent effectuer

• Mettre en place un service d'information aux pèlerins avec des volontaires disposés en tous les points et installer des téléphones d'information partout

Il s'agit là simplement de quelques idées à approfondir. Un travail rigoureux et bien intentionné rendrait au Hajj sa dimension spirituelle et en ferait une expérience incroyable.

J'espère que les 800 victimes créeront la prise de conscience nécessaire dans ce sens. Cela donnerait un sens à leur martyr. Sans cela, il nous faudra vivre en attendant que chaque année nous apporte son lot de victimes.

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