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14/05/2014 12h:10 CET | Actualisé 14/07/2014 06h:12 CET

Libérez Azyz, ou...

POLITIQUE - Nous sommes à un de ces nouveaux moments de crise, de dramatiques malentendus, qui appelleront nécessairement de nouvelles mises à plat, des correctifs supplémentaires, pour que la machine se remette en branle, que la marche reparte de plus belle.

Le titre sonne bien sûr comme une mise en garde. De l'indignation j'en ressens beaucoup au moment où j'écris, de l'admiration pour le personnage de Azyz et tous ceux qui ont décidé une fois de plus de battre le pavé pour la justice, aussi.

Je pense surtout que nous sommes à un de ces nouveaux moments de crise, de dramatiques malentendus, qui appelleront nécessairement de nouvelles mises à plat, des correctifs supplémentaires, pour que la machine se remette en branle, que la marche reparte de plus belle, nourries toujours par l'acharnement de ces activistes, artistes, militants ou simples citoyens qu'on voudrait bien museler, qui ne la boucleront pas, je m'avance à le garantir.

Révolutionnaire

Ce qui m'a toujours frappé chez Azyz Amami, que je ne connais pas personnellement mais que j'ai commencé à suivre sur le conseil d'amis alors que nous organisions une conférence sur la transition tunisienne, c'est son inlassable énergie, de celles qui font les grands hommes.

Il avait d'ailleurs finalement renoncé à prendre part à cette conférence, retenu dans le pays par une nouvelle campagne qu'il lançait pour s'assurer de la libération d'un homme injustement détenu. Ce qui m'est toujours apparu avec clarté dans ses publications et dans les entrevues qu'il accordait, c'était son infatigable indignation face à toute nouvelle brimade subie par un compatriote. Son humanité véhémente, son entêtement à refuser de comprendre la répression ou le mépris sous leurs formes les plus insidieuses, les plus banales comme les plus manifestes, l'ont fait combattre dans toutes les mobilisations pour nos droits.

Un vrai résistant, comme je le définissais il y a quelques mois, qui a compris des années avant le renversement de Ben Ali qu'il y avait quelque chose de pourri au royaume de Carthage, et qui en avait tiré la conclusion qu'il fallait donc que la kleptocratie tombe.

Un homme qui a saisi que la révolution n'était finie à aucun cap franchi, qu'elle était un processus continu à faire parvenir à son terme par un militantisme de tous les instants, pour que la dignité ne soit pas en Tunisie un vœu pieux. Un jeune qui a vu, ô combien à raison, qu'un système retors qui s'était maintenu pendant 23 ans - pour ne pas dire 45 - ne s'effondrerait pas de lui-même à la fuite de sa partie émergée, qu'il attendrait patiemment de se réactiver. N'est-ce pas ce qu'il est en train de tenter de faire?

Retour de bâton

Comme on me le confiait il y a quelques semaines, la Tunisie n'est pas le seul pays arabe à avoir réussi sa transition, elle est le seul à ne pas avoir encore échoué.

L'échec n'est pourtant pas une option. Voilà la réponse qu'aurait faite Azyz, qu'il ferait encore depuis sa geôle. Je me réjouissais de l'adoption de la Constitution de notre Seconde République, de l'effervescence qui régnait à Tunis au moment du vote de ses articles, de la contribution de la société civile à sa mise en œuvre. J'en aurais oublié que le problème des pays arabes n'est pas la capacité de leurs législatures et de leur bureaucratie à enfanter des lois, aux accents souvent nobles et lyriques, mais à les mettre en œuvre. Une omission dont Azyz ne se serait pas rendu coupable.

Que toutes les corporations de la réaction coalisées veuillent siffler la fin de la récréation, c'est le sentiment inquiétant qui se rappelle avec trop d'insistance à nous avec ce camouflet infligé à la société civile, et, ne nous y trompons pas, à notre peuple dans son ensemble.

La sentence tombée dans l'affaire des martyrs de la révolution, la nouvelle condamnation de Jabeur Mejri, et cette nouvelle arrestation, avec les sévices qui l'accompagnent, en sont autant de preuves parmi tant d'autres. Je ne spéculerai pas sur l'appartenance ou les accointances de personne avec ces forces. Azyz a le premier dit son indignation face à ce vent qui se mettait à tourner contre les jeunes de la révolution. Contre ceux à qui nous devons toutes les libertés que nous supposions acquises, qui se retrouvent à nouveau menacées.

Loi inique

Quant à la loi "épée de Damoclès" - comme la décrivait si bien Azyz - qu'est la loi 52, elle doit faire l'objet immédiat d'un débat de société digne de ce nom, où les partis et la société civile devront être amenés à la table.

Mais les formations politiques devront le faire en quittant leurs parades idéologiques, si utiles pour se récuser, et en posant les bonnes questions: celle de la nécessité qui s'impose au Droit d'être le reflet d'une société et de ses pratiques, d'épouser son évolution. Celle de l'utilité de l'Etat aux citoyens, du respect de leur dignité et de leur vie, de leur droit au bonheur. Celle de l'enracinement résolu et ferme de la Tunisie dans la modernité, de son attachement aux droits de l'homme, sincères, concrets, et non plus de façade.

Le débat sur la loi 52 est bien plus que l'affaire de quelques aficionados du chanvre, au vu de l'importance de sa consommation au sein de notre jeunesse. Son amendement signifierait que finalement l'Etat se préoccupe de sa société et de ses composantes, de ses forces vives, tend l'oreille à leurs difficultés et à leurs revendications et de tortionnaire devienne serviteur de l'intérêt collectif.

En somme, rappeler aux magistrats, aux policiers, au législateur qu'ils sont payés par le citoyen, pour le citoyen. Rétorquer que les priorités sont ailleurs, c'est se rendre coupable de coopérer avec le possible grand bon en arrière que les nuages qui s'amoncellent annoncent. La révolution n'aboutira en aucun cas sans l'économique et le social, c'est une chose entendue. Mais comment pourrait-elle réussir sans le politique?

Libérer Azyz

Libérer Azyz, et toutes les victimes de la loi 52, qui forment le tiers des personnes incarcérées dans notre pays, c'est le geste nécessaire et exigé de l'Etat pour donner la preuve de sa bonne volonté et de sa bonne foi quant à sa fidélité aux principes et slogans édictés par la révolution.

Dans le cas contraire, il ne serait, une fois encore, que le plus froid des monstres froids, un corps étranger, au service de ses propres intérêts, et la lutte contre le virus réactionnaire qui le gagne serait une exigence pour tout citoyen. Et Azyz, au plus grand dam de beaucoup, pour la fierté, le bonheur et l'intérêt de beaucoup plus, sera de la partie.

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