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11/02/2016 13h:44 CET | Actualisé 11/02/2017 06h:12 CET

Etre chercheur en Algérie

La pire frustration du chercheur, c'est quand on ne le laisse pas présenter sa recherche. J'ai passé dix ans à l'étranger à essayer de parler de ma recherche, en vain. Les professeurs d'université préfèrent parler de potins et ragots que de recherche, mon cercle préférait parler des rendez-vous chez les dentistes et du suicide des collègues (ça arrive) que de recherche.

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La pire frustration du chercheur, c'est quand on ne le laisse pas présenter sa recherche. J'ai passé dix ans à l'étranger à essayer de parler de ma recherche, en vain. Les professeurs d'université préfèrent parler de potins et ragots que de recherche, mon cercle préférait parler des rendez-vous chez les dentistes et du suicide des collègues (ça arrive) que de recherche. Les doctorants se tournent doucement vers le mannequinat ou la chanson faute d'emplois, la recherche étant un environnement trop rigide.

Le système de doctorats au niveau mondial est devenu ultra-bureaucratisé et corrompu. On s'y croirait dans un roman de Boulgakov. Paiement de droits extravagants, cadeaux faramineux pour un coup de pouce des directeurs de thèse, relations douteuses entre étudiantes asiatiques ou d'Europe de l'est (et d'ailleurs) et professeurs insouciants, professeurs passant leur temps entre loisirs et à diriger des entreprises.

Le professeur ayant le plus d'intégrité consacrera quelques heures à la recherche tout en tenant un bar ou un restaurant dans le coin.

Ce virement dans l'hédonisme chez certains professeurs d'université de date pas d'aujourd'hui. Or une majorité de professeurs ont des contrats contingents : pas de sécurité de l'emploi, salaires pitoyables, longues heures d'enseignement et souvent pas de bénéfices. De plus, les nouvelles technologies et TIC font perdre un temps fou aux enseignants. Obligés de passer leur temps à entrer des données dans des systèmes informatiques en proie à toutes les pannes et à toutes les erreurs. Une petite erreur et il faut tout recommencer.

Au niveau mondial, Internet et l'aide de parents ou de famille a donné la possibilité à tout le monde de passer pour un intellectuel. Etudiants étrangers ne parlant pas un mot de la langue locale mais plagiant des textes obscurs rédigés par Einstein et les faisant passer pour les leurs. Des logiciels informatiques existent même ayant la capacité de rédiger des papiers de recherche sans le moindre effort : il suffit de rentrer quelques données et le logiciel rédige un papier en français ou en anglais impeccable.

Où va la recherche ? Les journaux ne manquent pas d'histoires sur des chercheurs reconvertis dans la cuisine ou travaillant comme serveurs. Le climat dans les bars et restaurants est plus paisible, moins en proie à la violence et tolère plus facilement les erreurs d'appréciation ou de service.

Quid des chercheurs en Algérie ? Un petit tour sur la toile et on voit qu'il n'existe aucune association de chercheurs, je dis bien aucune, ayant un numéro de contact ou un local. Cela va en contraste avec certains pays ou chaque spécialisation a au moins une, voire des dizaines d'associations de chercheurs.

L'association des chercheurs en sociologie, cela va de soi, mais aussi des associations de chercheurs en sociologie géographique, sociologie ethnographique, sociologie de l'ethnographie culturelle, sociologie de l'ethnographie historique, sociologie de l'ethnographie archéologique, sociologie de l'ethnographie archéologique de tel ou tel peuple à telle ou telle période et j'en passe.

De telles associations n'existent pas en Algérie. Ces associations sont souvent montées par des professeurs d'université et parfois rattachées à elles, organisent des colloques mensuels, des conférences nationales deux ou trois fois par an et en général une conférence internationale annuelle.

Or pour ce qui est des appels à communication en Algérie annoncées sur internet, je n'en ai trouvé que cinq ou six pour l'année 2016. La plupart sont dans le domaine scientifique, notamment le pétrole et le gaz.

Nos professeurs d'université rendent souvent la discussion sur la recherche impossible. Il y est hautement politisé et idéologique, les diplômes sont souvent survalorisés et il y a rarement tendance à la dérision ou au débat. On fait souvent de la recherche pour honorer le pays ou pour rendre hommage à nos chercheurs nationaux, rarement pour faire avancer le savoir ou faciliter l'innovation.

Or cette innovation, nos entreprises en ont besoin. Les rares appels à communication non liés au pétrole ou au gaz sont trop souvent trop rigides dans le type de recherche acceptée. Certains demandent même aux chercheurs de rédiger des papiers spécialement pour la conférence, les vrais chercheurs préférant présenter un travail de recherche complété un peu avant.

Dernier problème de la recherche en Algérie : l'attitude condescendante envers ses chercheurs, de même que des chercheurs se prenant pour des demi-dieux. Cette schizogenèse entre les chercheurs et son public n'a fait que s'accentuer en l'absence d'un vrai débat sur la recherche : les chercheurs mal payés et ayant peu d'occasions de présenter leurs recherches, climat de sabotage entre chercheurs mais surtout manque de formation en méthodologie de recherche et manque de fonds liés à la recherche. En Algérie comme partout ailleurs, le monde de la recherche est en crise.

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