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12/05/2014 11h:39 CET | Actualisé 12/07/2014 06h:12 CET

Une grande beauté... muette

Pendant longtemps l'espace public en Tunisie était peu propice à la photographie. Durant plus de deux décennies, il était très difficile de se promener avec un appareil photographique dans la rue, suspect de photographier tout et n'importe quoi, voire même interdit.

Avec la vanne de liberté qui s'est ouverte lors du soulèvement du 14 janvier 2011, et avec le foisonnement de situations et d'événements inédits, et donc forcément d'images, tous les Tunisiens ont cherché à immortaliser ces moments, pour se prouver qu'ils ont bien eu lieu (?). Ainsi les appareils photos, les caméras et les téléphones portables ont investi l'espace public en quête Du Cliché.

Il ne fallait pas alors être photographe pour faire des photos. La photo c'est l'événement. Il suffit d'avoir été là, même pas besoin de cadrer, les appareils perfectionnés font le reste.

Des séries de photos ont donc vu le jour, et certains noms de photographes, révélés ou fabriqués par le(s) printemps arabe(s), ont occupé un moment l'espace des arts visuels.

L'appétit vient en... photographiant. "Les nouveaux photographes" ont sillonné la Tunisie, avides de mettre en boîte tout ce qui se présentait de ce pays jadis interdit; avec une destination souvent privilégiée, à savoir les régions déshéritées de l'ouest, d'où a jailli "l'étincelle".

Voici pour le décor.

Pour ce qui est de l'artiste, et à la question de savoir si Douraïd Souissi est un nouveau photographe faisant partie de cette mouvance, la réponse est non. Douraïd n'a pas toujours son appareil photo sur lui, prêt à dégainer aussitôt que ça bouge. D'ailleurs tout ce qui bouge ne l'intéresse pas beaucoup. Après avoir fait des études de commerce, D. Souissi a ressenti le besoin de faire de la philosophie. Approche peut-être hygiéniste pour remettre en question tout ce qu'il a acquis des règles du bon marketing, voire son essence même, l'échange intéressé. Loin de la pensée instrumentale inculquée durant la première phase de sa formation universitaire, Douraïd se délecte de la pensée gratuite et des horizons de questionnement renouvelé de la philosophie.

C'est probablement ce qui "plombe salutairement" son déclic. D. Souissi ne prend pas la photo à la légère. Il n'appréhende pas les espaces à travers un but utilitaire, réprouve les attitudes de prédation qui s'attachent au fait de "prendre" un cliché, de "capturer" une image, de "prélever" en somme un fragment du réel. Même mu par des intentions ou un projet photographiques, il se donne le temps de comprendre, de s'imbiber de l'esprit du lieu, avant de recourir à la médiation de la boîte noire et d'interposer "l'obstacle" photographique entre l'espace et lui.

La "photo de la révolution" se caractérise par la profusion de signes, de mouvements, d'actes, de personnes, de couleurs... la spectacularisation par excellence. En revanche sur les photos de Douraïd, il ne se passe rien; ni personnes, ni couleur, ni événements. La série Kef brille par son dépouillement. Une grande beauté...muette.

Sur ces images composées avec soin, aux points de vue mûrement choisis, l'artiste conjugue toutes les valeurs de gris, toutes les textures de roche, de terre, de parois, de végétation...des cumulus à n'en plus finir; une mine, une gare désaffectées, un quartier "résidentiel" au loin entre ciel et champs. De rares éléments humains sont là, par hasard (?), silhouettes lointaines permettant d'installer l'échelle et d'apprécier la grandeur du paysage. Au cours de ses déplacements, le photographe se dit aspiré par les grands espaces vides. Retenue, réserve, solitude, dépouillement, humilité, vacuité, font partie de l'habitus de l'artiste et de son vocabulaire. Questionné à ce propos, le photographe confirme cette inclination, mais le réflexe du philosophe est de déclarer qu'ontologiquement il n'y a jamais de vide.

Eduqués à l'image événementielle, le premier réflexe de lecture est de considérer la série Kef bien vide. Ce sentiment de vacuité provient du fait que le paysage a longtemps été considéré comme un décor, un contenant, un fond de scène en somme, pour des sujets placés au premier plan. Le paysage comme seul sujet d'une image est une idée qui se développe lentement à partir de la fin du moyen âge occidental. Faisant d'abord irruption à travers le motif de la fenêtre la veduta, un détail qui ouvre le cube scénique sur un extérieur, nature en miniature, permettant de suggérer la perspective, d'évoquer le lointain, le paysage commence à s'installer comme genre autonome dans l'histoire de l'art surtout chez les peintres flamands.

D'autres jalons dans la courte histoire de ce genre sont à associer à l'invention de la photographie, au développement de l'intérêt pour la géographie, avec l'incontournable imagerie diffusée par la national geographic society dont le magazine a été le premier à utiliser la photographie. Etaient alors appréciés les "beaux paysages", les richesses naturelles du monde. Mais toutes ces richesses seront bien malmenées durant tout un siècle qui a traversé deux guerres déclarées et bien d'autres larvées, et qui a puisé sans limites dans toutes les ressources de la planète.

Aussi à la fin des années 1970, l'activisme écologique occasionne un regain d'intérêt pour l'environnement. Le paysage est de nouveau au premier plan, mais avec un changement notable de contenu. Les vues naguère sublimes, comme la mer et la montagne cèdent le pas à d'autres catégories, considérées jadis comme laides, car siège de toutes les altérations, telles que les décharges, les terrains vagues, les bâtiments éventrés, les friches industrielles... Changement de "décor" mais surtout transformation de l'esthétique du genre et du regard que nous portons sur notre environnement.

Mais quel que soit "le sujet", l'art ne se limite pas à l'anecdotique et si on dépasse nos plis perceptifs, formatés par la surcharge événementielle et sémantique, on voit que cette série, Kef est un hymne au silence qui a happé le photographe dans ces contrées. Silence qu'impose une nature majestueuse, atemporelle; grands espaces, grandes étendues, grand...dénuement dans lequel se trouve cette région, qui n'a d'autre existence dans le présent national que sur la carte.

On comprend, à travers l'histoire du genre, que le paysage comme "vue d'ensemble d'une région ou d'un site" n'existe pas à l'état de nature et n'est qu'une construction sociale, schéma de pensée du réel géographique. Ce qui est tout à fait vérifiable pour le cas d'espèce, les photos de Douraïd sont le parfait leurre d'une fausse objectivité. Les images semblent être là, pour nous, en dehors de la médiation de l'artiste et de l'acte du photographe qui les a réalisées; comme si nous étions en prise directe avec ce réel.

Or Douraïd est dans le moindre détail de ses images. Il choisit son point de vue, parmi une infinité; détermine la hauteur de l'horizon qui va conduire le regard vers l'infini ou limiter l'expérience visuelle à un mur aveugle. Il décide du moment de la prise de vue qui va conditionner la lumière, l'état du ciel et les volumes. Il limite le cadrage à un champ précis qui va priver le regardeur de tout le hors champ offert à la vue du photographe. Il suit également son inclination naturelle pour le noir et blanc, inclination probablement liée au désir de l'artiste d'aller à l'essence des choses ; ce qui impose le sentiment de dépouillement qui semble être le maître mot de cette série.

Cet ensemble de photographies est le fruit d'une expérience spatiale individuelle, émanant d'une construction mentale préalable, conduite en solitaire, qui témoigne d'un savoir technique élaboré, doublé d'une grande sensibilité. Usant des habitudes perceptives liées au genre documentaire, qui jouit d'un fort crédit de vraisemblance, Douraïd Souissi commet une série de paysages "artialisés", minimalistes, où il arrive à se faire oublier donnant à voir l'artifice comme allant de soi. Lorsque la retenue et la sobriété de l'artiste coïncident avec la grandeur et le dépouillement d'un sujet, à savoir le lieu objet de la médiation, nous sommes véritablement face à une œuvre.

Kef éternel?

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