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06/07/2015 06h:32 CET | Actualisé 06/07/2016 06h:12 CET

Procès d'Inezgane: Attention, danger de dérive

SOCIÉTÉ - Nous sommes en présence de deux projets de société. L'un luttant pour sa survie, l'autre pour sa domination exclusive. Le premier privilégiant la liberté de l'individu dans la responsabilité envers soi et envers les autres, et le second se voulant un rouleau compresseur de toute différence qui se manifeste par rapport à son modèle rétrograde. Le moment est vraiment décisif.

SOCIÉTÉ - Le 6 juillet 2015, une date fatidique qui nous met en rendez-vous avec l'histoire à Agadir, où se tiendra le procès de deux femmes auxquelles on colle, comme motif d'accusation, "atteinte à la pudeur".

Rappelons brièvement les faits tels qu'ils ont été relatés selon diverses sources médiatiques.

À Inezgane, deux jeunes femmes, en robe, se rendent au marché sans, au préalable, attirer particulièrement l'attention et encore moins susciter un quelconque remous par leur manière d'agir ou de se vêtir. La banalité quotidienne en somme. Et comme dans un marché il y a un peu de tout, il se trouve, sur l'itinéraire des deux jeunes femmes, quelques hommes dont l'esprit fonctionne, semble-t-il, en dépendance avec le bas de leur ceinture.

La machine de séduction s'emballe et dérape. La situation se renverse. On crie au loup dans la bergerie de la bigoterie. L'autorité appelée au secours embarque les victimes avec lesquelles les loups interchangèrent, en réussissant leur coup de force, leurs peaux respectives. Les loups apparaissent en brebis et celles-ci sont présentées en canidés.

Rappelons aussi quelques évidences: une justice indépendante est une institution qui ne rend compte qu'à la conscience de ceux qui la conduisent dans un Etat de droit. Une conscience qui devrait leur rappeler que leur indépendance n'est que relative, car cette justice reste humaine, avec tout ce que cette humanité comporte comme incertitude et possibilités d'erreur.

Le contexte, le genre du tort qu'elle est appelée à réparer, les suites probables de l'arbitrage rendu, l'élément de précédent ou de jurisprudence et d'autres facteurs que les juges et les professionnels de la justice connaissent mieux que l'individu lambda que je suis, sont autant d'éléments qui entrent en ligne de compte lors d'une prise de décision de justice. J'ajouterais que la justice de Dieu et celle de l'Histoire ne manqueront pas de peser avec leur balance respective dans la décision de la justice humaine.

Tout juge, juge en son âme et conscience. En son âme, on l'a compris, c'est selon son intime conviction après examen des faits. Mais aussi selon sa conscience. Celle-ci suppose discernement, donc appréciation du fondement des faits par rapport à:

- des considérations morales et religieuses: parce que notre culture et nos fondements sociaux se ressourcent profondément dans notre religion;

- politiques: parce que nous vivons - l'ai-je dis - dans un Etat de droit où les libertés individuelles et collectives, dans les limites du droit et des lois, imposent respect strict et protection contre toute dérive;

- et aussi psychologiques et mentales: l'interprétation d'un fait, en raison d'un certain degré de subjectivité dont nul ne saurait se départir, n'est jamais semblable en tous points d'une personne à une autre et encore moins unique.

Dans certains cas, l'importance se terre sous la banalité, et la gravité prend l'aspect de la simplicité. Si l'on n'y prend garde, on passe à côté de l'essentiel. Le grain de sable qui pourrait dévier la machine judiciaire de sa fonction de rétablissement de l'ordre, pourrait ne pas être apprécié à sa juste valeur. Et au lieu de remettre les choses dans l'ordre après que cet ordre a été dérangé, elle contribuerait à apporter sa part à la boule de neige qui déferlerait sur la société pour anéantir tout espace de liberté.

En effet, la jurisprudence peut être aussi décisive que la loi clairement énoncée; autrement dit, le précédent pourrait s'ancrer comme règle faisant autorité.

L'affaire des deux femmes, mises en examen pour outrage à la pudeur, est une affaire qui a ses pesants politique, social et religieux. Ainsi, son issue marquera sans le moindre doute, peu ou prou, le cours de l'avenir de la société marocaine.

Elle sera un des aiguillons qui contribueront à l'orientation de son mouvement. Soit dans la voie de la responsabilisation des Marocains, les uns envers les autres, celle qui accorde leur pesant d'or aux libertés individuelles et collectives, donc la voie de l'épanouissement de l'individu dans le cadre d'une société de droit, empreinte du sceau de la Justice dans ses différentes manifestations.

Soit vers la pente glissante de la dérive vers l'absolutisme d'un certain religieux ou même d'un culturel en toute négation des fondements universels d'une vie libre en société. Dans toutes les figures que pourrait prendre cette dernière évolution, il se manifestera et se renforcera, irrésistiblement, une dictature sociale de ceux qui auront décrété une régence religieuse sur terre au détriment de Dieu, en alliance ou en cohabitation avec ceux qui brandissent l'étendard d'un nationalisme identitaire exclusiviste de toute différence et de tout apport ne puisant pas ses sources dans une culture folklorique ou folklorisée de basse gamme, cependant érigée en norme fatalement indépassable.

Après l'institutionnalisation de la mort de l'apostat par les institutions religieuses, le biaisement de la liberté de conscience, la systématisation/légalisation du châtiment des gays ou soupçonnés comme tels, le lynchage des travestis, la condamnation du port de la robe par les femmes, la permissivité à l'égard des justiciers lambdas barbus ou glabres, le tour serait certainement à la chasse à ceux qui n'accomplissent pas les rites cultuels selon la volonté des nouveaux maîtres de la rue et de la conscience.

Je ne doute point qu'un jour pourrait arriver où l'on décréterait conforme à la loi divine le fait d'incendier les demeures de ceux qui, sans motif valable aux yeux des nouveaux maîtres, choisissent de prier chez eux au lieu de se rendre à la mosquée.

Les milices de contrôle des mœurs jailliront dans chaque quartier et la chape de l'endoctrinement implacable s'abattra sur les gens au nom d'une logique qui ne permet que la sujétion voulue ou forcée. La tâche aura été facilitée à Daech, qui n'aura alors que le loisir de commander des colonnes qu'il na pas formées et qui se tiennent à sa disposition avec la volonté d'obéir au doigt et à l'œil.

Quand on aura atteint ce stade dans le processus d'aliénation des libertés, des consciences et des intelligences, on ovationnera chaudement, à deux mains et avec une émotion vibrante le retour de la femme au statut qui lui était fait avant que l'Islam n'en la libère, on contribuera même à mains nues à la destruction des écoles et on décrétera l'ignorance stade suprême de la connaissance. On se sera libéré des entraves de l'humanisme et on brûlera ses reliques. L'inquisition et le bûcher seront notre devise. L'islam, religion de la tolérance et de la miséricorde, levier principal d'émancipation de l'individu et de la communauté, aura vécu.

Nous sommes en présence de deux projets de société. L'un luttant pour sa survie, l'autre pour sa domination exclusive. Le premier privilégiant la liberté de l'individu dans la responsabilité envers soi et envers les autres, et le second se voulant un rouleau compresseur de toute différence qui se manifeste par rapport à son modèle rétrograde. Le moment est vraiment décisif.

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