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24/11/2015 10h:22 CET | Actualisé 24/11/2016 06h:12 CET

Héritage: Les constantes et les variables

POLÉMIQUE - Le Conseil national des droits de l'Homme (CNDH) a recommandé l'instauration de l'égalité entre le Marocain et la Marocaine en matière d'héritage. Le PJD, le parti au pouvoir et autres rigoristes ou dois-je dire littéralistes de la foi musulmane, lui ont opposé les dispositions, d'une part, de la constitution divine et d'autre part de la constitution nationale. Soit. Essayons d'examiner quelques unes de l'une et de l'autre.

POLÉMIQUE - Le Conseil national des droits de l'Homme (CNDH) a recommandé l'instauration de l'égalité entre le Marocain et la Marocaine en matière d'héritage. Le PJD, le parti au pouvoir et autres rigoristes ou dois-je dire littéralistes de la foi musulmane, lui ont opposé les dispositions, d'une part, de la constitution divine et d'autre part de la constitution nationale. Soit. Essayons d'examiner quelques unes de l'une et de l'autre.

D'abord, l'article 19 de la constitution nationale. Cet article stipule ceci: "L'homme et la femme jouissent, à égalité, des droits et libertés à caractère civil, politique, économique, social, culturel et environnemental, énoncés dans le présent titre et dans les autres dispositions de la Constitution, ainsi que dans les conventions et pactes internationaux dûment ratifiés par le Royaume et ce, dans le respect des dispositions de la Constitution, des constantes et des lois du Royaume".

Messieurs du PJD, la femme ne vaudrait-elle que la moitié de l'homme?

Toute l'opposition des instances du PJD se focalise sur le substantif "constantes" que comporte le texte de cet article. En effet, ils stigmatisent la courageuse recommandation en ces termes: "Des recommandations "irresponsables" et qui vont "à l'encontre de l'article 19 de la Constitution qui encadre l'égalité entre la femme et l'homme selon les constantes religieuses et nationales du royaume".

Le tout est dans le terme "constantes" auquel le PJD a accolé l'adjectif "religieuses", qui initialement n'est pas mentionné dans le texte fondamental. Qu'à cela ne tienne, parmi les constantes de la nation marocaine, on peut citer, sans le moindre doute d'erreur, la nécessité de justice, autrement dit l'égalité des droits et des devoirs de tous les citoyens sans distinction de sexe. Cette constante est d'évidence une vérité autant religieuse que nationale. D'ailleurs, je n'invente rien, je ne fais qu'enfoncer une porte ouverte.

Avant de poursuivre, relevons juste cette contradiction dans les propos des instances du PJD. Comment osent-ils utiliser le substantif "égalité" pour signifier une inégalité flagrante, tangible, évidente? A moins de contorsionner à souhait et au gré des situations la définition et le contenu conceptuel du mot "égalité". En effet, la moitié d'une part ne saurait devenir une part, sauf si l'on accepte dans son raisonnement que la femme n'est ou ne vaut que la moitié de l'homme. La mauvaise foi ne grandit pas.

Constitutionnellement, l'article 19 sus mentionné instaure sans la moindre ambiguïté l'égalité entre l'homme et la femme. Seule une lecture partisane ou dogmatique peut conduire à penser que l'inégalité entre l'homme et la femme se situe hors du champs d'application de la loi fondamentale du pays et ce par le miracle du respect de constantes religieuses et nationales. Lequel miracle est sorti du chapeau ou de la "rezza (1)" de ceux qui s'obligent à opter pour une lecture littéraliste du texte coranique, en décalage par rapport à l'appréhension du réel par la conscience.

La question de l'égalité entre l'homme et la femme ne doit souffrir aucune manipulation car elle relève fondamentalement et de façon intrinsèque des droits sacrés d'une personne humaine. Auquel cas, toute concession quelle que soit sa nature est irrecevable par sa contrariété à la nature et donc à la rationalité qui régit le cosmos, dont les parties sont soumises aux mêmes lois. Une rationalité régie par les lois éternelles de Dieu et les universaux qui émanent de sa volonté et auxquels Il a soumis sa création, y compris l'esprit humain.

La justice, une constante religieuse

L'inégalité établie entre deux êtres issus de la même "Nafs", la même substance et de même nature, peut-elle être qualifiée de relevant de la justice? La justice comme principe universel, donc une constante et au-delà des particularités et des difficultés qui ont pu ou pourront encore faire ombre à son universalité, ne pourrait-elle pas être une constante religieuse de la nation marocaine? N'est-elle pas le fondement inaliénable de la vie sur cette terre? Dieu n'est-Il pas juste? Ne nous dit-Il pas qu'Il s'est interdit l'injustice et qu'Il l'interdit pour nous ses créatures? Le coran n'enseigne-t-il pas la justice et la recommande? Le prophète n'avait-il pour mission d'établir la justice sur terre en commençant par celle qui rétablit l'unicité de Dieu?

Les constantes dans la religion musulmane, ou toute autre religion, sont les principes fondamentaux qui sont universels et non les effets juridiques qui en découlent. Ceux-ci sont circonstanciels, propres à un contexte bien déterminé et donc doivent nécessairement subir les changements qu'implique l'évolution sociétale. L'injustice qui frappe la femme n'est pas une décision divine irrévocable et incontestable par sa sacralité, mais une étape dans l'évolution de la conscience dans le contexte précis de l'Arabie à l'époque.

On pourrait me rétorquer qu'il ne s'agit nullement d'une injustice car la conception humaine de la justice est insignifiante et sans rapport avec les mystères de la justice de Dieu. Nul croyant ne contexte l'impénétrabilité des mystères de Dieu. Cependant, Dieu n'exige de ses serviteurs que dans la mesure de leurs capacités et facultés. D'autre part, c'est lui qui les a dotés de la raison et donc de la faculté de juger par ce seul moyen, à l'exclusivité de tout autre et aussi, il ne leur a pas permis l'accès à ses secrets.

Ainsi, quel que soit le motif que l'on pourrait invoquer, on ne peut obliger l'homme à reconnaître, comme une norme absolument transcendantale, un état de choses qui, placé dans le contexte de son époque et donc du degré d'évolution de la conscience, sûrement, méritait amplement d'être qualifié de "plus juste" et même de révolutionnaire par le progrès énorme qu'il avait introduit dans un contexte foncièrement injuste. Mais qui ne fut qu'une application circonstanciée d'un principe universel qui donne sens à la création, à savoir la Justice. C'est "l'absolu qui se développe dans le circonstancié".

S'interdire de réfléchir

C'est en faisant appel à notre raison que Dieu nous exhorte à reconnaître son existence et son unicité et ses bienfaits, c'est aussi à elle qu'Il se réfère pour nous commander d'être juste entre nous. Dieu enseigne les principes et l'homme les met en perspective pour gérer sa vie et lui donner sens. Si l'homme n'avait pas la raison, il n'aurait pas pu connaître Dieu, reconnaître ses bienfaits, s'obliger à lui rendre grâce pour l'en remercier... En définitive, il ne serait pas entré en relation avec son créateur. Donc l'élément central des relations qu'entretient l'homme avec Dieu est justement cette raison ou cet esprit dont Dieu a favorisé l'homme en en faisant sa créature privilégiée. C'est la manière dont nous utilisons notre raison qui nous conduit vers le salut définitif ou la déchéance éternelle.

Tout ce qui se situe au-delà du champ des possibilités de l'esprit humain nous n'en sommes pas comptables auprès de Dieu, car: "Allah n'impose à aucune âme une charge supérieure à sa capacité" (Sourate 2, verset 286). S'il y a des normes de la justice divine inaccessibles à l'être humain, celui-ci n'en est pas responsable, sa seule responsabilité se limite à ce que sa nature, cette "Fitra", placée en lui par son créateur pour qu'il tende vers le bien et s'éloigne du mal, mesurés selon des critères humains, puisque au-delà il n'en peut point. En définitive, la conscience humaine, guidée par les principes universels divins, est le seul baromètre de la justice dont nous avons la charge sur terre. Les règles ont le devoir de s'accommoder à son l'évolution.

Dire que la justice divine ne se conçoit pas selon des critères et normes humains, c'est tordre le coup à l'évidence, c'est accepter l'injustice au nom du mystérieux que l'on s'approprie injustement et que l'on invoque pour conjurer et congédier la conscience. Il n'a fallu, pour parvenir à ce dessein, que de s'aliéner l'effort de réflexion conformément à la nature dans laquelle Dieu a créé l'homme, à savoir le sens de la curiosité pour découvrir la vérité. Si l'homme s'empêche de réfléchir pour dépasser les facultés primaires que lui permettent ses sens, il s'interdit la quête de la vérité conformément aux cheminements et selon les capacités intellectuelles que Dieu lui a confiées.

(1)- couvre-chef marocain.

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