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17/04/2016 11h:55 CET | Actualisé 18/04/2017 06h:12 CET

A l'épreuve de la Corse: Quand l'histoire est oubliée

Lire les deux premières parties de la tribune:

>>A l'épreuve de la Corse: "Arabi Fora"

>>Marocain en Corse, j'ai vécu le racisme dans les années 80

HISTOIRE - Dans les années 80, Marocain en Corse, j'ai vécu le racisme. Comme tout un chacun, je me posais la question de ce qui pouvait motiver certains Corses à pratiquer cette violence aveugle contre les Marocains, en dépit de tout ce qui pouvait et devrait les rapprocher.

Notamment l'économie: pour les Corses, les Marocains constituaient une mine de force de travail à bon marché, qu'ils exploitaient vraiment à ciel ouvert, c'est-à-dire sans le coût social (sécurité sociale, vieillesse, chômage...) et en plus dans des conditions de souplesse qui n'étaient pas trop loin de l'état de servitude moderne. La docilité que montraient les Marocains s'expliquait à plusieurs titres: l'état de besoin dans lequel ils vivaient dans leur pays, leur manque de qualification, la facilité d'embauche dans le secteur agricole dans l'île, le nivellement des conditions de travail et de vie d'un patron à un autre et d'une région à l'autre...

Tous ces facteurs et bien d'autres plus subtiles expliquaient cette souplesse déconcertante pour tout esprit épris d'un minimum de droits, ne seraient-ce qu'humains. Certains employeurs agricoles se permettaient d'étendre leur mainmise au-delà du temps de travail, qui ne connaissait comme règlement que leur propre volonté, et venait encadrer même le temps libre, le temps de la vie en dehors du travail.

Dans les endroits reculés de l'île, il y avait des cas où l'immigré marocain disposait d'une marge de liberté tellement réduite par rapport à son employeur que c'est ce dernier qui organisait le "quand" et le "comment" des déplacements de son ouvrier. On illustrait une telle situation par la formule caricaturale: "de l'aéroport à l'exploitation et de l'exploitation à l'aéroport". Ce qui signifiait que l'immigré abdiquait sa liberté au moment même où il posait ses premiers pas sur la terre corse.

Historiquement, comme le reste de la France, l'île de beauté a un devoir de reconnaissance envers les Marocains. Les Corses se souviennent-ils encore du coût en vies humaines consenti par les soldats marocains pendant la deuxième guerre mondiale pour la libération de Bastia? A en juger par leur comportement à l'égard des descendants de leurs libérateurs, ils ne doivent pas visiter souvent le col de Teghime (1) et prendre le temps de méditer la réalité symbolisée par le monument érigé en mémoire de ce que l'on a coutume d'appeler les goumiers marocains et donc s'apercevoir que le passé, parfois, dépasse le présent en devoirs vers l'autre.

Ni l'argument historique, ni l'intérêt économique n'émoussèrent cette tendance quasi naturelle de certains Corses à rejeter l'autre, surtout le plus faible sous tous les rapports. L'insularité, dit-on, a joué un rôle dans la détermination d'une telle conduite, dans la mesure où elle favorise la convoitise. Et que l'histoire de la Corse est jalonnée d'une série de périodes d'occupation, de la part de peuplades venues de loin, y compris arabes.

Mais l'expérience nous a appris que le passé ne saurait justifier le présent que s'il est habité par une âme identitaire, qui s'y enveloppe. Un sentiment identitaire fort au point d'atteindre l'exacerbation ne peut subsister et rester intact à travers les générations et en dépit de leur changement, qu'en se repaissant de rapports conflictuels avec l'autre.

Si je me suis décidé à relater cet épisode de ma vie, c'est pour attirer l'attention sur une réalité que constitue l'enracinement de cette attitude de rejet quelque part dans l'inconscient collectif corse. Il s'agirait d'un fait qui se nourrit de l'actualité dramatique et s'éveille à l'occasion du moindre incident susceptible de constituer le prétexte ou l'élément déclencheur. Le problème des relations entre les Corses et les Maghrébins en général, et les Marocains en particulier de par leur nombre, est comme un feu qui couve sous les cendres: la moindre brindille qui s'y dépose ravive des flammes assez hautes et fulgurantes.

Ces braises incandescentes que les cendres camouflent s'entretiennent par un sentiment identitaire qui fait problème aux Corses eux-mêmes et qu'ils n'arrivent pas à réguler dans des proportions qui changent leur regard sur eux-mêmes et en même temps sur le monde dans ses disparités et sa diversité. Le même dilemme ronge les peuple d'où sont issues leurs victimes, quoique de façon et dans des proportions différentes.

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(1) Le col de Teghime ou col des "goumiers", fut pris par les soldats marocains en octobre 1943 et joua un rôle crucial dans la libération de la ville de Bastia.

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