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15/08/2013 09h:55 CET | Actualisé 15/10/2013 06h:12 CET

Les milieux mafieux en Tunisie: Pour le règne du chaos

ÉCONOMIE - Si une guerre réelle n'est pas engagée contre ces filières mafieuses qui gangrènent l'économie et veulent finir de la mettre à genoux, toutes les activités illicites seront banalisées et c'est l'ordre économique établi qui deviendra l'exception.

S'il est vrai qu'invoquer la thèse du complot étranger à tout bout de champ et en lui attribuant toute la responsabilité de nos malheurs est une chose trop facile et ne convainc, en l'occurrence, pas grand monde, il ne faut pas pour autant négliger le grand impact sur notre pays de certains phénomènes d'origine extra-nationales.

Naïfs et simplistes seraient ceux d'entre nous qui minimiseraient l'effet essentiel et à très large spectre de l'implantation galopante dans la région d'une nouvelle "économie" qui engrange des milliards de dollars de flux financiers annuels et qui, en conséquence, doit créer toutes les conditions susceptibles de lui garantir expansion et pérennité .

Commencer par se rendre à l'évidence

Cette économie du parallèle, de l'informel et de l'illicite n'est pas tenue et gérée par des enfants de chœur ou par des affairistes de type "petites frappes". Elle est tenue par des organisations mafieuses trans-territoriales dotées de très grands moyens et ne s'embarrassant ni de scrupules ni de quelconques limites d'ordre moral.

Les parrains de cette piovra (pieuvre) mettent rationnellement à contribution des politiques de divers bords, de hauts commis de l'Etat, des responsables syndicaux, des faiseurs d'opinion, des hommes et des femmes de médias et des activistes de tout acabit.

Mais ils ne s'en tiennent pas à cela. Pour les besoins de leur sinistre cause et au-delà des recrutements méthodiquement opérés dans les corps, corporations et milieux précités, ils élaborent, dirigent et managent une très pointue stratégie de manipulation de l'opinion, en vue de faire de chaque opérateur ou acteur un contributeur, consentant ou non.

Jamais en Tunisie - pas même du temps de "l'âge d'or" de la corruption - notre pays n'a atteint ces niveaux de détérioration de l'économie instituée et organisée au bénéfice d'un nouveau visage de l'activité économique, désormais marqué par la prédominance du parallèle, du marginal et de l'illicite.

Apprécier l'étendue du champ d'intervention

Aucun connaisseur de notre économie et de ses prolongements n'aurait pu prédire que les tenants du crime organisé à un niveau international éliraient domicile dans notre pays pour faire "fleurir" le blanchiment d'argent, le trafic d'armes, de cigarettes, de spiritueux, de pièces détachées d'automobiles, de produits chimiques utilisés dans l'industrie, d'huile lubrifiante, d'huile végétale, et de tous les autres produits de contrefaçon, des cosmétiques à l'habillement en passant par les meubles, la tannerie, les articles de décoration ou encore les produits de traitement agricole et les moteurs de bateaux de pêche.

A la vue de l'étendue tentaculaire de ce système mafieux - et tant qu'est possible la quantification ne serait-ce qu'approximative des recettes engrangées par cette gigantesque activité mettant à contribution des dizaines de milliers de personnes - on imagine bien que ces filières ne peuvent se permettre de lésiner sur les moyens à même de sécuriser leurs connections ou omettre d'être vigilantes à la protection de leurs hommes et au blindage de leurs entités et structures. Tout est mis en oeuvre, en termes matériels et humains, pour maintenir le climat propice à pérenniser l'existence et à préserver les intérêts de la "communauté" et de ses parrains, chefs et comparses.

Tout pour verrouiller et contrôler le système

Nul besoin d'être devin pour comprendre qu'aucune morale ou sentiment humain ne peut suffire à dissuader une organisation mafieuse de faire quoique ce soit visant à maintenir le climat général dans le pays en l'état qui convient le mieux à la "prospérité" de ses affaires.

Ce type de conglomérat tue, enlève, braque et sème la terreur pour conserver ses marges d'action. Et ce conglomérat a un besoin vital premier, celui de pouvoir opérer librement et en dehors de tout contrôle des structures compétentes et efficaces de l'Etat .

Les systèmes mafieux ne cherchent pas à influer sur la doctrine et les choix idéologiques des partis au pouvoir. Cela ne les gêne en rien, tant qu'il ne s'agit que de discours. Bien plus pragmatiques, ils visent plutôt tout ce qui est ordre, organisation, règles et lois: en un mot, les fondements de l'Etat. Ces fondements les dérangent au plus haut point parce qu'ils les empêchent de saigner les économies des payss, de dépouiller les populations et d'hypothéquer l'avenir des générations futures.

Ils jouent la gabegie, le désordre, l'instabilité et l'insécurité. Ils font tout pour maintenir ce climat et l'entretenir en alimentant les divisions et en faisant avorter toute tentative d'accord sur la stabilité, la sécurité et un seuil minimum de cohésion qui, sans pour autant aller à l'encontre d'un débat démocratique contradictoire tout à fait légitime, fixe des règles du jeu qui épargnent les plus grand périls au pays hôte.

LIRE AUSSI: La crise économique profite au trafic de cannabis, par Abdelkader Abderrahmane

Les nouvelles filières du crime organisé

Le conglomérat mafieux qui opère maintenant en Tunisie y a introduit un large éventail d'activités illicites et fait de notre pays non seulement un territoire consommateur de produits prohibés, mais aussi une plaque tournante de certains trafics considérés comme hautement dangereux par la communauté internationale. Nous n'avons plus besoin de nouveaux exemples pour en être convaincus, même si les informations à ce sujet continuent d'affluer à un rythme quotidien tendu.

Les reconversions d'un métier reconnu par les normes de la société comme étant honnête à une activité interdite par la loi sont d'une fulgurence inouïe depuis 2011.

Tout a commencé avec ces fusils mitrailleurs et autres armes de poing qui commencent à s'échanger dans le sud tunisien, à la faveur du grand flux de citoyens libyens vers la Tunisie, deux mois à peine après le 14 janvier. Cela n'était qu'un début.

Les Kasserinois n'en reviennent pas lorsque, le 30 juillet dernier, la police arrête un paisible quinquagénaire, coiffeur de son état, pour détention de fusils de chasse flambant neufs, échantillons destinés à la promotion en vue d'une commercialisation clandestine à grande échelle.

A trois cent kilomètres de là, une bonne partie de la communauté sahélienne est ahurie par l'histoire d'un médecin connu de Sousse, le docteur Abdelkrim Khalfallah, qui, la veille de la fête de l'Aid, est retrouvé nu sur la route au niveau de Sidi Abdelhamid en milieu d'après midi. Il venait d'être enlevé devant chez lui, à plus de dix kilomètres de là, par un groupe de brigands organisés, qui, après s'en être servi comme bouclier en cas d'éventuelle intervention, l'ont délesté de sa belle et encore flambante voiture. Le vol des grosses cylindrées était également devenu une activité prisée et "porteuse". On parle beaucoup d'une filière qui acheminerait ces véhicules vers l'Afrique sub-saharienne via le Mali.

Mais il n'y a pas que les voitures. De nombreux citoyens s'absentant pour quelques jours retrouvent leur villas complétement dévalisées. Souvent, cela se passe dans la journée comme s'il s'agissait d'un déménagement en bonne et due forme.

Les affaires de détention et de trafic de drogue affluent. Les saisies annoncées par les services douaniers et de sécurité décomptent des centaines de kilogrammes. Fait nouveau, il n'est plus uniquement question de cannabis, dit "zatla", mais aussi de drogues dures et de drogues de synthèse comme la kétamine, l'ecstasy ou encore la méthadone.

Au niveau de l'économie parallèle, le gazoil, le fuel lourd et l'huile lubrifiante déjà utilisée détiennent la palme d'or. A tout juste cent kilomètres de Tunis, aux premières limites du gouvernorat de Béja, on est accueilli par les marchands d'hydrocarbures sur les bas côtés de la route. Le produit est bel et bien frelaté, mais quand de gros utilisateurs, pour usage de transport ou de combustion (boulangeries et bains maures notamment), trouvent les quantités souhaitées à moitié prix, plus de souci pour la sécurité et pour la pollution. Seul le gain compte, et il est bien loin d'être minime à ce niveau de discount.

S'agissant du trafic d'alcool, le porte-parole du ministère de l'Interieur lui-même rapporte régulièrement des incursions dans tel ou tel quartier dans le but de démanteler un réseau clandestin. Dans beaucoup de cas, les malfrats prévenus à l'avance s'envolent malheureusement avant l'arrivée de la police, laissant derrière eux quelques cageots gardés par un pauvre bougre qui s'avérera, vérification faite, être un mineur. Il sera rapidement relâché.

Les exemples sont bien plus nombreux. Mais on ne peut parler de toutes ces activités parallèles illicites sans évoquer l'arnaque à grande échelle montée contre des milliers de pauvres petites gens, opération mafieuse qui a brassé plus de cinquante millions de dinars: celle de Yosr Développement. Comment peut on laisser opérer, au vu et au su du public, une soi-disant société de placement qui, en réalité, ne place rien? Son escroc-promoteur promet à ses clients des gains mirobolants, sans spécifier par quel mécanisme de rémunération d'investissement il remboursera capital et versera intérêts. Il agit impunément dans la totale illégalité pendant de longs mois. Comble des combles, il n'est pas le seul sur la place: Trois autres "tripots" du genre exerce la même activité avec la même procédure d'arnaque .

Un accord des braves de tous les politiques est vital

Abstraction faite des différends politiques arbitrés par les règles du jeu démocratique, il y a aujourd'hui urgence de mettre un terme à ce péril en la demeure. Dans les démocraties, ce sont des stratégies de guerre qui sont adoptées contre le grand banditisme et le crime organisé. La cohésion nationale s'établit d'elle-même, sans tambour ni trompette, concernant un péril avéré. Cela ne veut point dire qu'il doive y avoir accord et unanimisme sur toutes les questions. La population comprend et ne s'emmêle pas les pinceaux.

Notre pays peut balancer du jour au lendemain dans un conflit de type guerre civile par l'effet interactif entre intérêts mafieux et règne du chaos et de la terreur. Mais c'est là un challenge trop "hard" et tout à fait insupportable pour la Tunisie et les Tunisiens. Le pays ne s'en relèverait ni rapidement ni facilement.

La responsabilité en incomberait tout naturellement à l'ensemble de la classe politique qui ne peut se permettre d'être divisée sur ces thèmes.

C'est maintenant devenu une course contre la montre. Si une guerre réelle n'est pas engagée contre ces filières mafieuses qui gangrènent l'économie et veulent finir de la mettre à genoux, toutes les activités illicites seront banalisées et c'est l'ordre économique établi qui deviendra l'exception. Le pays sera alors mis à sac en un tour de passe-passe. Nous ne serons ni les premiers, ni les derniers .