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16/01/2018 12h:43 CET | Actualisé 16/01/2018 12h:43 CET

Tunisie: L'autre moitié pleine du verre

Anis Mili / Reuters

On pourrait en dire long sur ces sept années écoulées depuis ce qu'on a convenu d'appeler la "Révolution bouazizienne". On pourrait en énumérer les dérives, les manquements, les dépassements, les abus, les incuries, les erreurs, les coups bas, les faux-semblants, etc. que nous tous avons subis et subissons encore de plein fouet. D'ailleurs, des mers d'encre ont été versées et des vagues de protestation ont été remuées pour dénoncer les vilénies de celles et ceux qui font et défont l'actualité politique post révolutionnaire et qu'on accuse, à tort ou à raison, de la dégradation de notre quotidien. Tant et si bien que d'aucuns regrettent l'ancien régime. "Au moins, en ces temps de braise, bien qu'on ait la parole ballonnée, on bénéficiait d'un minimum garanti de sécurité et de subsistance". C'est ce genre de lapalissade qu'on entend hélas réitérer comme des ritournelles partout ailleurs et de plus en plus par un bon nombre de nos concitoyens.

On a beau être dithyrambique sur la démocratie, mais si celle-ci se trouve lointaine des préoccupations et des soucis du bon peuple. À quoi pourrait-elle servir? Et si celle-ci constitue l'objet d'une revendication purement élitiste ou une lubie d'une poignée d'intellectuels à quoi pourrait-elle aboutir? À rien et à pas à grand-chose.

Après sept longues années depuis la chute de la dictature de Ben Ali, comment pourrait-on convaincre du bien fondé de la démocratie face à ce torrent furieux charriant, pêle-mêle, inquiétudes, mécontentements et doléances. Comment pourrait-on encourager à poursuivre dans cette voie après avoir été confrontés à une nouvelle réalité amère, marquée par la montée soudaine de l'intégrisme, par un prurit identitaire alimentant la répulsion de nos acquis depuis l'indépendance, par des grèves incongrues et à répétition, par des attentats terroristes sanglants, par l'envoi en Syrie de milliers de nos jeunes pour le Jihad, la guerre sainte, par des partis politiques qui se fissurent et implosent, par un chômage qui ne fait que se décupler, par un niveau de vie qui se dégrade inexorablement, par un discours politique plein de jactance, clivant et abscons et de surcroit soporifique, par des politicards prompts à céder à des circonlocutions pour nous divertir de l'essentiel, par un double jeu et une duplicité des propos, par des députés transfuges qui n'hésitent pas à virer cuti, par des comportements délictueux de certains hauts responsables, par des coalitions qui tirent à hue et à dia, par des chefs de file jouant les pater familias au sein de leurs propres formations politiques. Voici comment, depuis quelques années, se profile l'alpha et l'oméga de notre paysage politique.

Qu'attendons-nous alors de la démocratie que nous échinons chaque jour à asseoir et enraciner ses valeurs dans notre société? Nous attendons d'elle qu'elle soit ouverte à toutes les franges de la société et qu'elle permette aux plus humbles des citoyens de caresser des espoirs d'un meilleur lendemain. Nous attendons d'elle qu'elle s'oppose à la partitocratie, c'est à dire à la détention exclusive du pouvoir par les partis politiques; seuls les gagnants aux élections ont la légitimité pour gouverner, les autres c'est dans l'opposition qu'ils doivent se ranger. Nous attendons aussi d'elle, outre le fait qu'elle doit être représentative des différentes catégories sociales et de leurs intérêts, d'être participative, impliquant de plus en plus les citoyens dans la prise des décisions politiques et dans la gestion des affaires de la cité. Une manière comme une autre d'éviter cette implacable dichotomie entre Nous et Vous; Nous les gouvernants et Vous les gouvernés. Force est de souligner que si des troubles sociaux, suite à l'application de la Loi des Finances 2018, ont eu lieu ces derniers temps, lesquels ont été marqués par des actes de violence, de vol et de pillage, c'est tout simplement parce qu'une bonne partie de la population continue à percevoir l'État et ses institutions comme leur pire ennemi, et pas comme un partenaire avec lequel il faut collaborer. Et pour cause, bon nombre de citoyens se sentent trahis par ceux et celles qu'ils ont élus. Et c'est pour cela que s'ils ne se détournent pas de la chose politique, ils n'y manifestent que peu ou prou d'intérêt.

Hélas, notre démocratie, fraichement émoulue, n'a pas pour autant réussi à bouleverser entièrement la donne. Fonctionnant à huit clos, elle n'implique pas le citoyen dans les choix politiques et sociétaux pour lesquels elle opte. À titre indicatif, ceux qui ont porté le parti Nidaa au pouvoir n'ont jamais souhaité voir les islamistes y être associés. Et en s'associant à ces derniers, Nidaa n'a jamais sollicité l'avis de ses électeurs. De pareille manœuvre a fait que de nombreux tunisiens se sentent floués et instrumentalisés outre mesure par des politiques sans scrupules. En qui croire aujourd'hui et à qui faire confiance: aux pieux, aux modernistes, aux communistes, à la droite, à la gauche ou au centre.....Il y règne comme une ambiance de suspicion et de mauvaise foi et comme une forte impression que tous se ressemblent, que tous sont obnubilés par le pouvoir et que du peuple tous s'en soucient comme de l'an quarante.

Alors, est-ce pour toutes ces raisons qu'il faut regretter la période d'avant le quatorze janvier? Est ce pour tous ces déconvenues et ces scories qu'il faut considérer cette expérience comme étant malheureuse et non concluante? Loin s'en faut. Les Tunisiennes et Tunisiens ont eu le grand mérite d'avoir ouvert une brèche dans cet inébranlable monolithisme religieux, identitaire et culturel qui caractérise tout le monde arabo-musulman. Grâce à cette insurrection contre la dictature, l'ordre établi depuis des siècles a été renversé de fond en comble, à tel enseigne que la Tunisie est devenue l'exemple dont rêve tous ceux ou celles qui aspirent à plusieurs libertés: liberté de conscience, liberté politique et liberté d'expression. Bien qu'ayant échoué, les tentatives à suivre l'exception tunisienne dans plusieurs pays arabes ne se sont pas fait attendre: en Libye, en Égypte, au Yémen, en Syrie, au Bahreïn, etc. Et même si l'expérience démocratique tunisienne demeure encore bancale et amputée, elle ne semble pas pour autant dérailler et tient malgré tout la route.

L'arbre du Printemps arabe, comme l'avait écrit l'écrivain franco-marocain Tahar Ben Jelloun dans un article publié sur le Point, le 22 janvier 2014, a donné ses premiers fruits en Tunisie. Et ces fruits sont toutes ces réalisations postrévolutionnaires qu'on nous envie aujourd'hui: d'abord une constitution révolutionnaire garantissant non seulement l'égalité entre les deux sexes et la liberté d'expression mais aussi la liberté de conscience et de croyance, et puis le bannissement du culte de la personnalité et celui de la torture. Désormais, nul n'est au-dessus des lois et des critiques, acerbes et amères soient-elles.

Tous ces acquis constituent la moitié pleine du verre qu'il faut hautement considérer et faire valoir en attendant à ce que l'autre moitié vide se remplisse.

Et pour conclure, l'insurrection contre la répression qui a précédé la chute de la dictature un certain 14 janvier 2011 rappelle bien une citation de René Char: "Ce qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite ni égards ni patience". Et c'est pour avoir refusé la servitude, la domestication, l'intimidation et l'asservissement que nous autres tunisiens méritons tous les égards du monde. Sauf que nous devrions ne pas oublier que la démocratie est un combat de tous les jours, rude, âpre et sans répit, un combat constant et interminable contre les relents putrides de la dictature et contre toute sorte d'atavisme régressif. Alors relevons la tête très haut et continuons la marche.

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