LES BLOGS
02/03/2018 11h:35 CET | Actualisé 02/03/2018 12h:10 CET

Maya Ksouri, Lotfi Laamari et Chekib Derouich: Réveillez l'Emile Zola qui sommeille en vous

Capture écran/youtube/Labess

La démocratie ne se résume pas en un simple slogan qu'on serine à l'envie dans des discours lassant et soporifique. La démocratie n'est pas seulement une technique d'élection, libre et transparente. C'est bien plus que ça. Elle est aussi une pratique au quotidien et un combat âpre et sans répit contre les relents putrides de la dictature et ses succédanés l'oppression, la torture, la censure, l'arbitraire, la barbarie, l'infamie, l'ignominie et l'injustice sous toutes ses coutures. C'est parce qu'elle a besoin d'être défendue continuellement, au quotidien, qu'elle est une valeur vraie et authentique. Ça serait une grosse erreur que de croire qu'elle pourrait être acquise spontanément, qu'elle pourrait être entre nos mains pour toujours, comme un gadget ou un bibelot qu'on placerait dans un coin de notre intérieur et qu'on oublie. La démocratie exige de nous tous d'être alerte et attentif à tout instant. Si ce n'est la vigilance de ses intellectuels, de ses journalistes, de ses éditorialistes, de ses philosophes, de ses penseurs, de ses universitaires, de ses artistes, de ses médecins, caricaturistes, citoyens lambda, etc. la France ne serait pas ce qu'elle est aujourd'hui malgré ces deux cents ans d'expérience démocratique. Elle se serait transformée en un temps éclair en une sombre dictature militaire, pareille à celle du Chili du temps de Pinochet. Ainsi sont faits les hommes. La tentation du pouvoir, de la domination et du contrôle est inscrite dans leur ADN. Ils ne peuvent s'en défaire sans qu'ils ne soient empêchés.

Ayant libre cours cette même tentation aboutirait aux pires des abominations. Les atrocités que les hommes ont fait subir aux hommes sont légion depuis que le monde est monde. L'histoire en témoigne et en témoignera toujours.

Pour lutter contre nos abus, nos dérives, nos folies meurtrières, notre prurit identitaire, nos petitesses, nos relents hégémoniques, nos égos, nos égocentrismes, notre cupidité inassouvie du pouvoir nous n'avons d'autre choix que celui de la libre parole. Gare donc à celui qui tente de la fouler aux pieds, gare à toute velléité de broyer nos pensées singulières dans le moule de la barbarie qu'on cherche, par atavisme, à nous imposer, gare aussi à celui qui ne dit mot et consent. L'histoire ne lui pardonnera pas; elle s'en souviendra pour toujours.

Lors de son passage dans l'émission Klam Ennes sur El Hiwar Ettounsi, le député Mondher Belhadj Ali affirme que les deux tiers de ses propos ont été censurés, propos dans lesquels il a évoqué les défaillances et la mauvaise gestion de l'argent public durant la période où la Troïka tenait les rênes du pouvoir. Cette entorse à la libre expression dans cette nouvelle Tunisie fraichement démocratique est inadmissible et inconcevable. On croyait avoir tourné le dos au passé, à sa dictature et à ses pratiques surannées, mais en vain. Certains réflexes persistent encore. Par ailleurs, il est d'autant plus inadmissible que cela se passe au sein d'El Hiwar Ettounsi, une chaine de télévision qui depuis la chute de la dictature se veut une agora de la libre pensée. Mais hélas. Les forces obscures sont toujours là, plantées derrière le décor, aux aguets; prêtes à pressurer, à menacer, à asservir, à vassaliser, à corrompre, à soudoyer. Toutes les voies sont bonnes. Toutes les voies mènent à Rome pourvu que la vérité n'éclate pas au grand jour.

Suite à cette entorse, la réponse de l'animateur Elyes Gharbi était diligente et immédiate. Bien lui en a pris. Il quitte El Hiwar Ettounsi en signe de protestation contre cet agissement saugrenu et irresponsable. Sa décision, digne et salutaire, a été prise en accord avec ses propres convictions, celles d'un homme libre, défendant la liberté et le droit d'expression.

Quid de l'attitude des trois autres chroniqueurs, en l'occurrence Maya Ksouri, Lotfi Laamari et Chekib Derouich? Ils n'ont rien laissé filtrer de leur attitude par rapport à cette grosse gaffe. Silence radio. Ils se sont montrés imperturbables lors de leur dernière apparition dans cette même émission. C'est comme si de rien n'était. C'est comme si l'entendement n'a pas été dépassé. Et pourtant, ces trois derniers nous ont habitués depuis leur première émission, relique d' "On n'est pas couché", à ne pas reculer devant aucune vilénie, à ne pas hésiter d'infliger une volée de bois verts à celui qui le mérite. Nul n'a été épargné jusqu'à lors. Ministres, députés, opposants, imams; tous en ont pris pour leur grade quand il l'a fallu. Du coup, on ne pouvait pas ne pas tomber sous le charme de Maya, Lotfi et Chekib pour le courage et l'audace qu'ils savent doctement déployer à chacun de leur passage télévisé. De surcroit, le regard croisé qu'ils portent sur l'actualité qu'elle soit politique, culturelle ou économique ne fait qu'enrichir et approfondir le débat qu'ils mènent, faisant ainsi valoir auprès des téléspectateurs qu'il n'y a pas une seule approche dans la vie, mais qu'il en existe plusieurs.

Hélas l'image idyllique de ces voraces et inlassables commentateurs de l'actualité a soudainement volée en éclat. Désormais on ne les regardera plus comme on avait l'habitude de le faire. Pourquoi sont-ils restés sans mot à dire face à ce qui vient de se passer, face à l'innommable? Pourquoi n'ont-t-ils pas, en honnête citoyen, féru de liberté, claqué la porte une fois pour toute et partir. Ça leur aurait donné plus de crédibilité et ça les aurait élevés plus encore aux yeux de tous. Sauf, hélas, l'Emile Zola -et son J'accuse- sommeille encore en eux. Comment alors puissent-ils reparler encore d'abus et de dépassement, de lucre et de prévarication, de mauvaise gestion et de malversation. Il serait difficile désormais de leur tendre l'oreille de les écouter avec attention. Depuis qu'ils ont regagné le plateau de Klem Ennes comme si de rien n'était, ils ont cessé d'être exceptionnels. Ils sont redevenus ordinaires, pareils à tous les politiques, empêtrés dans leurs propres paradoxes, dans leurs propres contradictions, et ayant recours à toute sorte de diversions, de finasseries et de faux-fuyants.

Retrouvez les articles du HuffPost Tunisie sur notre page Facebook.