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08/02/2018 06h:46 CET | Actualisé 13/02/2018 04h:28 CET

Lettre ouverte à l'aimable attention de monsieur Moncef Marzouki, ex Président de la République Tunisienne

PHILIPPE DESMAZES/AFP/Getty Images

Cher Président, le soir du 5 février, à notre grande surprise, vous êtes apparu soudainement comme une arlésienne, après une si longue absence médiatique, dans une émission politique de la chaine Attassia. Au cours de cette émission vous vous êtes prêté à une séance de questions-réponses avec deux journalistes sur divers sujets ayant trait à l'actualité nationale et surtout aux prochaines élections municipales. Certes, il ne faut pas être grand clerc pour deviner que votre soudaine apparition annonce l'entame d'une campagne pour les prochaines élections municipales du parti Al Irada dont vous êtes le président. Sauf que votre passage était un fiasco à bien des égards. Cher Président, vous êtes apparu très mal à l'aise et même sur le qui-vive face à ceux qui vous interviewaient, et ce avant que vos nerfs lâchent et avant que ne vous passiez à l'attaque. Tout au long de l'émission, on avait cette forte impression que vous preniez les deux journalistes en face de vous plutôt pour des contempteurs qui cherchaient à vous nuire et à vous porter préjudice. Au fait, qu'attendiez-vous d'eux réellement? Attendiez-vous à ce qu'ils vous caressent dans le sens du poil ou à ce qu'ils flattent votre égo outre mesure? Faut-il vous le rappeler, vous qui n'avez de cesse que de vous targuer d'être un grand démocrate, que le rôle d'un journaliste est de poser les questions qui fâchent, et que celui du politique est d'y répondre le plus calmement et le plus sereinement possible.

Malheureusement ce n'était pas le cas lors de cet entretien, vous avez perdu tout votre flegme, allant jusqu'à taxer l'un de vos interlocuteurs, en l'occurrence Rachid Khechana de n'avoir rien compris au jeu démocratique. Pire encore, vous vous êtes gaussé de lui en le qualifiant de procureur général à cause de toutes les questions qu'il a osé vous poser. Fort heureusement ce dernier, face à vos sarcasmes répétitifs et votre attitude condescendante, a su garder tout son calme, faisant preuve par conséquent d'un grand professionnalisme.

Monsieur le Président, pourquoi vous vous êtes senti ce soir-là acculé comme si vous étiez face à un tribunal? Est-ce parce que vous répugnez à être vertement critiqué? Si c'est le cas, pourquoi alors vous n'avez de cesse de pontifier sur la démocratie et son rôle d'empêcher toute sorte de dérive autoritaire. Puisque celle-ci, comme vous l'avez si bien dit, permet à l'opposition de s'opposer pendant que la majorité gouverne. Si donc vous vous autorisez à critiquer vertement l'action gouvernementale actuelle pourquoi vous refusez à ce qu'on critique celle que vous avez entreprise quand vous étiez au pouvoir. Drôle de comportement qui nous rappelle ce que la sagesse populaire nous a toujours instruit "le chameau ne regarde jamais sa bosse, il regarde toujours celle des autres".

Tout porte à croire que votre refus d'être critiqué émane de votre aveugle conviction que tout allait pour le mieux pendant la période où la Troïka était au pouvoir. Une période que vous considérez comme étant faste en comparaison avec celle d'avant ou d'après. D'ailleurs, vous avez osé comparer la Tunisie à un train qui a déraillé depuis les élections de 2014, alors qu'il était bien installé sur de bons rails sous la Troïka. Votre catastrophisme va encore plus loin. En usant d'une métaphore médicale - votre formation en médecine oblige- vous comparez aussi la Tunisie à un corps malade ayant atteint quarante-deux degrés de fièvre, alors que sa température, quand vous étiez aux commandes, ne dépassait pas les trente-sept degrés. Drôle de diagnostic que de décrire les symptômes du mal tout en négligeant ses causes.

Cher Président, ne pensez-vous pas que l'état moribond dans lequel se trouve aujourd'hui notre pays a été occasionné par le venin inoculé par l'engeance islamiste. Et pourtant la Tunisie, même avant le 14 janvier 2011, n'était pas ce grand corps malade que vous et vos séides vous échinez à nous le faire croire.

Vous souvenez-vous des causes qui nous ont entrainés dans cette situation mortifère? Au cas où vous l'auriez oublié, permettez-moi de vous les énumérer très succinctement.

Rappelez-vous du dédommagement faramineux des islamistes à partir des deniers publics. Lequel dédommagement a laissé exsangue l'économie nationale et dont les conséquences désastreuses se font sentir jusqu'aujourd'hui. Rappelez-vous aussi du recrutement massif et arbitraire dans la fonction publique effectué par la troïka, lequel s'est opéré sans se soucier des capacités de l'État à couvrir les charges y afférent. Le but étant de faire croire que la troïka était capable de résoudre l'épineux problème du chômage. Une telle embauche arbitraire a occasionné une explosion de la masse salariale publique, laquelle obérera notre croissance économique pour des décennies encore. Rappelez-vous des pseudos prédicateurs venus islamiser notre cher pays, considéré par ces ignares de charlatans comme étant au bord de la mécréance et que vous avez malheureusement accueilli à bras ouverts au Palais de Carthage. Une vermine venue diffuser son venin dans notre société et nous apprendre à nous, les enfants de l'Imam Sahnoun et de Fadhel Ben Achour, les véritables fondements de l'islam.

Quant à la liberté de la presse que vous prétendez avoir préservée quand vous étiez à la tête de l'État, rappelez-vous de la campagne de dénigrement à l'encontre des journalistes et des médias les accusant d'être responsables de tous les maux dont souffre la Tunisie. Rappelez-vous de cette horde de voyous ayant organisé pendant deux mois un sit-in en face du siège de la télévision nationale pour forcer les journalistes par voie d'intimidation à se plier aux exigences de la troïka. Rappelez-vous encore des écoles coraniques qui ont poussé comme des champignons partout ailleurs sur le territoire national et dont le seul objectif était d'embrigader nos enfants. Rappelez-vous de la destruction des œuvres artistiques au Palais d'El Abdellia perpétrées par ces pseudos gardiens de la morale. Rappelez-vous du déchaînement de ces mêmes gardiens contre la projection au cinéma l'Africa du film de Nadia El Fani "Ni Allah ni maître". Rappelez-vous des agressions physiques et morales subies par nos artistes et nos intellectuels. Rappelez-vous des assassinats politiques de Chokri Blaid et de Mohamed Brahmi. Rappelez-vous de ce prurit identitaire et religieux qui nous menaçait continuellement et dont le but était de remettre en cause tous nos acquis depuis l'indépendance de notre pays. Rappelez-vous de ces nombreuses bévues diplomatiques, surtout celles à l'encontre de la Syrie, allant jusqu'à rompre toute relation avec ce pays frère et ami depuis de longue date. Rappelez-vous de ces milliers de jeunes qu'on a embrigadés et envoyé en Syrie pour le Djihad et j'en passe et des pires.

La liste des abominations est longue, elle est même très longue durant la période où la troïka était au pouvoir et où vous étiez au sommet de l'État. Monsieur le Président, contrairement à ce que vous avez dit dans votre dernier passage médiatique, vous n'avez aucunement raison d'être fier de tout ce que la troïka avait entrepris. Certes, je comprends bien votre désir de rentrer dans la peau d'un Allende, d'un Che Guevara, d'un Ghandi ou même d'un Nelson Mandela. Mais je crains que votre amour excessif pour le pouvoir vous empêche de ressembler à ces icônes du sacrifice, de l'abnégation, de l'altruisme, du don et du dépassement de soi.

Enfin, cerise sur le gâteau, à la fin de l'émission vous vous êtes esquivé précipitamment du plateau sans prendre la peine de saluer vos interlocuteurs. Ça en dit long sur la façon dont vous traitez ceux qui ne vous emboitent pas le pas. Ça en dit long aussi sur votre conception de la démocratie, laquelle est un moyen qui vous sert seulement à conquérir le pouvoir.

Enfin pour conclure, je vous invite modestement monsieur le Président à méditer sur un extrait tiré des Trois Discours sur la condition des grands de Blaise Pascal: "Surtout ne vous méconnaissez pas vous-même en croyant que votre être a quelque chose de plus élevé que celui des autres [...]. Car tous les emportements, toute la violence, et toute la vanité des grands vient de ce qu'ils ne connaissent point ce qu'ils sont".

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