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06/05/2015 07h:22 CET | Actualisé 06/05/2016 06h:12 CET

Benkirane, Chabat, Lachgar... Entre éclats médiatiques et crise politique

CC

POLITIQUE - Abdelilah Benkirane, Hamid Chabat, Driss Lachgar... Des noms à l'origine - sinon le sujet - de la crise permanente qui secoue le champ politique marocain. Depuis la désignation du chef du gouvernement dit des "barbus", Abdelilah Benkirane, le 29 novembre 2011, c'est la même scène qui revient: redondante et têtue. Avec la même violence, la même brutalité du registre lexical, le même ricanement. Et malgré tout, le Maroc marche dans ce bouillonnement absurde, supportant ces débordements d'une mentalité suicidaire, cet esprit retors incapable de contenir sa démesure ridicule.

Toutes les fois, c'est pareil. Et c'est l'impasse! On s'arrête un moment, on retient son souffle, on sollicite un arbitrage du plus haut sommet de l'Etat, on finit par l'avoir, et c'est reparti pour de désastreuses querelles publiques... Voilà le schéma typique de la structure génératrice de tous les malentendus auxquels nous avons assisté tout au long du gouvernement Benkirane. Et ça continue.

Il faut dire que la qualité commune aux personnages publics cités plus haut est l'oralité. Il n'écrivent jamais, ou très rarement! Oui, ils accordent souvent des entretiens aux médias. Mais une pensée politique articulée, non. A part les discours pompeux et improvisés devant les auditoires de leurs instances politiques respectives. Si vous fouillez dans les archives de leurs parcours politiques, j'ai bien peur que vous n'y trouviez qu'un flot de vociférations massives se focalisant sur des aspects personnels de la pratique politique. Enfin, pas grand chose, sinon la sempiternelle négation des adversaires, le total rejet de l'Autre. Et ce sont là les lieux, les causes et le sens de l'actuel blocage que traverse le couple bizarroïde gouvernement/opposition.

Mardi 28 avril. Nous sommes à la Chambre basse au moment du traditionnel questionnement mensuel du chef du gouvernement. Il s'agit cette fois de la dette publique et du dialogue social. A la 50ème minute, Abdelilah Benkirane s'arrête. Puis il traite royalement ses détracteurs de stupides et d'idiots! Imaginez tous les représentants de l'opposition, honorables représentants de la nation, assimilés à des imbéciles. Un tollé général éclate dans la Chambre.

Des cris, des insultes dans le cadre d'un tapage sans précédent où l'on a juste raté le lamentable spectacle d'en venir aux mains! On demande à Benkirane de retirer le terme "soufaha" ("idiots"). Il refuse. Il leur dit qu'ils doivent le payer cher. Quoi donc? De l'avoir traité auparavant d'agent du Mossad, d'affilié au "culte" du terrorisme de Daech et d'Al Nosra. On a compris tout de suite qu'il visait son ennemi juré, Hamid Chabat, chef du Parti de l'Istiqlal. Et le président de la Chambre de lever la séance de peur qu'elle n'aboutisse au drame.

C'est étrange. Le motif de colère de Benkirane est relativement lointain. Si l'on remonte dans le temps, c'est le 21 juillet 2014 que Hamid Chabat avait effectivement accusé Benkirane d'entretenir des relations avec l'Etat islamique au Levant (ou Daech). Le chef du Parti de la Justice et du Développement (PJD), on s'en souvient, lui avait répondu à la même époque. Pourquoi donc reprendre ce débat maintenant et en faire le motif d'une crise?

A bien regarder dans la nature de cet événement de discorde publique, on constate qu'il n'est pas le premier ni ne sera le dernier. C'est devenu une donne quotidienne du style du gouvernement. Une image incohérente de l'espace politique marocain, banalisée à l'extrême, qui relève désormais du paysage. Image récusée par tout le monde mais curieusement recherchée pour la marge de surenchère qu'elle offre, pour ses éclats médiatiques, enfin pour ses opportunités de propagande populiste.

Deux indices le montrent de la manière la plus expressive. Sachant que son discours est retransmis en direct pendant ces séances d'interpellation constitutionnelle, Benkirane, au sein des deux chambres, s'est toujours appliqué à exposer aux citoyens qui le regardent à la télévision les enjeux et le dessous des cartes.

La recherche du vedettariat populaire, dans cette joute d'un autre goût, semble orienter les profonds mobiles de ses prises de parole. Benkirane veille, de la sorte, à la neutralisation impitoyable de ses compétiteurs. Et, fort de son référent religieux, confisqué à l'héritage historique du peuple, il oppose une résistance implacable aux tentatives de ravissement de son monopole du discours.

Deuxième indice: ce blocage intervient après un long silence du chef du gouvernement. On en est allé à dire que le chef de l'Exécutif avait été remis à sa place après le mémorandum du 26 mars dernier, déposé par l'opposition au Cabinet royal, à l'attention de Mohammed VI. L'opposition avançait dans ce document, pour résumer, que Benkirane était bien parti en campagne électorale "anticipée", instrumentalisant le rapport au chef de l'Etat en mettant entièrement à son profit le registre du sacré et les valeurs monarchiques.

Toujours à ce propos, Driss Lachgar a soutenu en marge de l'ouverture du Congrès provincial (1) de son parti à Marrakech, le 26 avril, que Benkirane ne reviendrait plus à ses habituelles dérives et à "son langage de rue" ("assouki" ou "langage du souk"). Le roi ayant été saisi sur la question et amplement informé sur le chapitre de ces errements de discours, tous les signataires du Mémorandum (2) étaient convaincus du tournant "langagier" du chef du gouvernement. Heureusement, on a été prévenu par le chef du groupe du PJD au Parlement, Abdellah Boinou, qu'il n'en serait rien. Que Benkirane allait, au contraire, redoubler de son zèle outrancier par l'usage de mots excessifs et provocateurs. Comme pour se venger de l'opposition de l'avoir dénoncé au roi. C'est ce qui est arrivé mardi 28 avril au sein de la Chambre basse...

Comment sortir de ce long tunnel de confusion et de violence verbale? On n'en sait absolument rien. On vient de le voir: l'impression globale qui se dégage de cette situation, en l'absence de toute volonté politique de redressement, est que tout le monde s'y complaît imprudemment. Pire, on y adhère avec plaisir! En attendant, le contexte a été ponctué du boycott du premier mai par la majorité des syndicats. Et chacun y est allé de son discours: Driss Lachgar a notamment demandé à Benkirane de démissionner pour sortir de l'imbroglio de ce jeu dramatique. Ce dernier, de son côté, dans une vidéo qui a fait le buzz, a juré à ses détracteurs qu'il ne mettrait plus les pieds au parlement "si jamais ils venaient à le battre dans un "scrutin" devant les femmes". Et d'ajouter dans un autre discours qu'Ilyas El Omari, 3ème vice-président du Parti Authenticité et Modernité (PAM), était impliqué dans le commerce et le trafic de drogue. Il faut être aveugle pour ne pas apprécier, à sa juste valeur, le niveau très bas où, tous, ils ont contribué à asseoir la politique.

Ainsi peut-on, à l'infini, multiplier les exemples sur les turpitudes langagières et comportementales d'une bonne tranche de notre élite qui excelle dans le vulgaire et le honteux. L'exemple de M. Benkirane s'adressant à Milouda Hazib, à la tête du groupe parlementaire du PAM, le 3 février dernier, en lui disant que "le mien est mien est plus grand que le tien" est toujours présent dans nos esprits. La connotation sexuelle des mots employés dans cette comparaison à l'égard d'une brave femme a occupé l'opinion pendant un temps.

D'un autre côté, le dangereux discours du chef du gouvernement à Dchira, province d'Inzegane, le 7 mars, où il a remis en question les circonstances de la mort du ministre Abdellah Baha a également servi à jeter la suspicion sur le département des Gardes des Sceaux dont il assume lui-même la responsabilité. Ceci sans dire que la thèse proférée par le chef du gouvernement piétine la crédibilité de l'Etat.

Par ailleurs, les invectives réciproques relatives à la corruption des mœurs, de part et d'autres des clans Benkirane, Chabat, El Omari ou Lachgar, troublent la visibilité des observateurs de la chose politique marocaine. Ces conflits réguliers, jamais vus au Maroc, laissent perplexes et inquiètent plus d'un. Si, à un moment du gouvernement socialiste d'Abderrahmane El Youssoufi, pour brouiller davantage la vision et se libérer de toute responsabilité, on avait forgé le concept de gouvernement parallèle, les islamistes eux, ont nationalisé celui d'Etat profond importé de leurs tuteurs idéologiques turcs.

Le dossier des Cahiers des charges, en avril 2012, concernant la réforme des médias, avait sollicité l'arbitrage du roi lui-même pour apaiser l'offensive de Benkirane. Celle-ci ciblait directement l'entourage du cabinet royal... Tout de suite après, Benkirane a pris ses distances vis-à-vis de ses critiques du Makhzen et du "cabinet occulte" du palais, en disant que ses propos avaient été déviés de leur contexte.

La dernière tempête toute récente est l'idylle entre les deux ministres, Habib Choubani et Soumia Benkhaldoune. Elle a remis à jour les pendules du débat sur la polygamie et actualisé l'éternel anathème jeté sur les laïcs... Énormément de rebondissements, de tumultes, d'ambiguïtés intenables, de vertiges douloureux dans le non sens de ce gouvernement.

A-t-on jamais vu dans un gouvernement un chef de gouvernement accusé de connivence avec le terrorisme international sans qu'une enquête judiciaire responsable ait été entreprise à son égard? A-t-on jamais entendu une opposition et un chef de gouvernement qui s'insultent indéfiniment dans le lexique le plus crasse, comparable à celui des lobbies mafieux, des adeptes de la haine la plus basse et qui poursuivent tranquillement leur besogne de destruction du sens même de la chose publique? Eux qui, normalement, devraient donner l'exemple à un peuple qui attend qu'on lui tende la main, pour lui redonner foi en l'avenir et en l'amour de la vie?

Il ne pourrait y avoir, finalement, de cohabitation digne de ce nom entre ces acteurs qui pendant plus de trois ans s'acharnent à mener le pays de crise en crise, sans souci aucun pour sa sécurité et sa stabilité. Ils s'entre-déchirent comme des bêtes pour s'offrir en spectacle désastreux à des générations ambitieuses de vivre différemment, dans un monde de partage solidaire et intelligent.

Plus de trois ans perdus dans le jeu stérile et l'ignorance volontaire des intérêts stratégiques du pays. Qui auront suffi à nous convaincre de l'identité véritable du démon de l'islam politique. Phénomène radicalement démagogue et affreusement turbulent. Mais consolidé par les acrobaties de ceux-là même qui, apparemment, lui font face. Ses contradicteurs généreux qui lui permettent de s'épanouir. Évidemment, au risque de nous démolir comme il l'a fait dans la sphère du "printemps"...

Notes:

(1) Le quotidien Akhbar Alyoum du jeudi 28 avril, page 3

(2) Driss Lachgar (USFP), Bkoury (PAM), Chabat (Istiqlal), Lebied (UC)

Galerie photoLes bourdes de Benkirane Voyez les images

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