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16/03/2015 14h:37 CET | Actualisé 16/05/2015 06h:12 CET

La Renaissance et l'amnésie collective euro-occidentale

CULTURES - Depuis plusieurs années maintenant, la présence des arabo-musulmans en Europe est régulièrement contestée par des groupes islamophobes tel Pegida qui fait de plus en plus parler de lui en Europe, faisant des émules un peu partout, comme en Autriche et en Espagne.

Depuis plusieurs années maintenant, la présence des arabo-musulmans en Europe est régulièrement contestée par des groupes islamophobes tel Pegida qui fait de plus en plus parler de lui en Europe, faisant des émules un peu partout, comme en Autriche et en Espagne.

Dans ce dernier pays, profondément imprégné d'histoire liée à la civilisation arabo-islamique, le Diocèse de Cordoba qui contrôle la mosquée-cathédrale de cette même ville a récemment décidé de ne se référer à ce monument historique qu'en tant que cathédrale uniquement, faisant fît de l'appellation de 'mosquée-cathédrale' approuvée et retenue par la mairie de Cordoba.

En France également, il ne se passe pas une semaine sans qu'il n'y ait un débat où des propos déplacés concernant les Musulmans. Ce faisant, toutes ces personnes qui remettent en cause l'Histoire arabo-islamique de l'Europe ne font que nier l'immense contribution que les Musulmans ont apporté à l'Europe et ce, jusqu'à ce jour.

Renaissance européenne ou naissance arabo-islamique?

Dans son livre The House of Wisdom, Jonathan Lyons rappelle qu'alors que l'Europe médiévale était entourée de superstitions, fanatisme, fatalisme et irrationalité, le monde arabo-musulman, sous l'impulsion des dynasties omeyade et abbasside représentait au contraire, bayt al hikma ou la maison de la sagesse et du savoir.

A cet égard, et à l'instar de l'anglais aujourd'hui, la langue arabe était à cette époque, la lingua franca. Adelard de Bath (1080-1160), pour qui la civilisation arabo-musulmane représentait l'érudition par excellence, eu un rôle crucial dans la transmission de ce savoir arabe en Europe, en traduisant par exemple les Eléments d'Euclide de l'arabe au latin.

Alors que l'on parle beaucoup de la nécessité pour l'Islam de se réformer (ijtihad), les divergences entre les philosophes musulmans tels qu'Al-Ghazali, Ibn Rushd (Averroès), Al-Farabi ou Ibn Sina (Avicenne) existaient déjà à cette époque, produisant ainsi un terrain fertile et dynamique aux débats (ikhtilaf). A ce sujet, l'influence intellectuelle d'Al-Ghazali, un amoureux du savoir et de l'enseignement, pour qui l'école se doit de jouer un rôle fondamental dans la transmission du savoir, rendit la théologie plus rationnelle mais aussi, plus spirituelle.

Critiquant les travaux d'Aristote dès le XIIème siècle, Ibn Rushd et Ibn Tumart furent aussi les précurseurs de la distinction entre la philosophie et le religieux. Selon eux, il était très important et légitime de questionner l'ordre établi, semant ainsi les graines des Lumières et de la rébellion contre l'église à une époque où les penseurs européens étaient pour la plupart enfermés dans un dogme religieux.

Par ailleurs, les savants musulmans, qui avaient depuis longtemps compris l'importance des travaux grecs, ne se sont pas contentés de traduire leurs œuvres seulement. Au contraire, ils ont élaboré, développé et joué un rôle de médiation qui déboucha sur la Renaissance à une période où les Européens, ignorant la richesse intellectuelle et scientifique des Grecs, avaient perdu toute attache avec leurs écrits.

Les travaux de médecine de Galien et Paul d'Egine qui trouvèrent éventuellement écho en Europe, ne furent par exemple, que le fruit du travail de traduction et de perfectionnement des Arabes, en particulier ceux d'Al-Razi (Rhazès), auteur d'Al Hawi, une œuvre médicale majeure. Les Juifs qui vivaient en harmonie dans l'Andalousie musulmane et qui durent ensuite fuir la répression de la Reconquista espagnole emportèrent avec eux ce savoir médical, qui contribua ensuite au développement des études de la médecine dans des villes comme Montpellier en France, Bologne en Italie et bien d'autres à travers l'Europe.

Que seraient aujourd'hui les études sociologiques sans l'apport inestimable d'Ibn Khaldun, le père de la sociologie moderne - et auteur de la Muqaddima ou Prolégomènes-, dont le concept de asabiya, ou esprit de corps, influença énormément la notion de virtù de Machiavel? Et que dire du mathématicien perse Al-Khawarizmi, le père de l'algèbre et de l'algorithme, dont les travaux permirent entre autres de reconstruite la cathédrale de Chartres qu'un incendie avait quasi-détruit au XIIème siècle?

En outre, le plagiat en vogue aujourd'hui, était déjà d'actualité à l'ère de la Renaissance. 'Le discours de la méthode' de René Descartes ressemble à s'y méprendre à 'Erreur et délivrance' d'Al-Ghazali, alors que les travaux de Copernic qui furent précédées par ceux d'Al-Batruji, ressemblent énormément à ceux d'Al-Tusi et d'Ibn Al Shatir. Rien ne distingue aussi la pensée du théologien et philosophe italien, Thomas d'Aquin (1224-1274) de celles d'Al-Ghazali et d'Ibn Rushd.

Si la civilisation arabo-musulmane a apporté énormément au monde scientifique, elle a aussi profondément influencé la culture européenne. En effet, il est clairement établi que le monde arabo-musulman a beaucoup influé sur des œuvres majeures européennes telles que les pièces de théâtre 'Le juif de Malte' (1590) de Christopher Marlowe, 'Othello' (1603) de Shakespeare ou 'La divine Comédie' (1472) de Dante Alighieri qui trouve sa source et son inspiration dans les travaux d'Ibn Arabi?

Comme l'explique si bien Jerry Brotton dans son livre 'The Renaissance Bazaar: From the Silk Road to Michelangelo', ces œuvres n'auraient jamais pu avoir lieu sous leurs formes actuelles sans les échanges culturels de l'Europe avec l'orient.

La liste des savants arabo-musulmans n'est nullement exhaustive et pourrait ici inclure des hommes tels que le grand voyageur Ibn Batuta, Ibn Sina (Avicenne), Hayy Ibn Yazan ou Ibn Tufayl qui tous influencèrent d'une manière ou d'une autre Voltaire, John Locke, Kant, Da Vinci, Rousseau et bien d'autres penseurs et scientifiques européens.

Aussi, ces quelques exemples historiques démontrent s'il en est que la Renaissance, perpétuellement présentée comme étant la quintessence du savoir occidental ne pourrait être, comme l'explique Mohammad-Mahmoud Ould Mohamedou du Geneva Centre for Security Policy (GCSP) et auteur de 'A forgotten Debt: Humanism and Education, from the Orient to the West', que la continuation d'une 'naissance' arabe.

L'Histoire écrite par les vainqueurs

Cette falsification de l'Histoire 'colporté depuis au moins le milieu du XIXème siècle par nombre de penseurs européens tels que Ernest Renan, [et Carra de Vaux] et qui n'est rien d'autre rien d'autre qu'un terrible raccourci scientifique, culturel et historique, ne doit toutefois rien au hasard'. Bien au contraire, elle est la résultante d'un long processus politique où la loi du plus fort l'a [temporairement] remporté.

En effet, comme l'indique Ould Mohamedou, [après la chute de Grenade en 1492], une nouvelle version de l'histoire européenne fût réécrite, présentant l'euro-occident comme seul légataire et vecteur de modernité, mettant en exergue la Renaissance comme étant un produit endogène à l'identité occidentale et redevable à l'époque gréco-romaine uniquement. Jerry Brotton explique d'autre part que la Renaissance coïncide [aussi] avec la domination agressive et impérialiste des Européens sur une large partie du monde, dont les conquêtes coloniales en furent son zénith.

Il est toutefois difficile, comme l'écrit pertinemment Ould Mohamedou, de croire qu'une Europe médiévale plongée dans les ténèbres de l'ignorance puisse se moderniser entièrement seule de part ses propres innovations, sans même incorporer les transformations révolutionnaires qui prenaient place autour d'elle, en particulier dans l'Andalousie arabe et la Sicile musulmane.

Plus que des découvertes

La conséquence directe de cette politique est que cette riche période de la civilisation arabo-islamique ne fasse non seulement guère partie de la mémoire collective des Occidentaux, mais bien plus encore, se retrouve contestée.

La résultante de cette amnésie collective est que l'Islam est aujourd'hui considéré comme non seulement un phénomène plutôt récent et étranger à l'Europe, mais présentant aussi une menace, de part sa supposée incompatibilité avec la société européenne. Cependant, comme le souligne Nayef Al-Rodhan dans 'The Role of the Arab-Islamic World in the Rise of the West: Implications for Contemporary Trans-cultural Relations', loin d'être antinomiques, le monde musulman et l'Occident partage un même héritage positif sur lequel nous pouvons construire.

Car il est vrai qu'in fine, ni l'Orient, ni l'Occident n'ont jamais été isolé les uns des autres et c'est bel et bien leurs interactions qui ont pu jusqu'à ce jour construire le monde de globalisation dans lequel nous vivons aujourd'hui. Plus encore, la 'Renaissance ne peut s'étudier en dehors des relations commerciales, financières, culturelles entre les deux rives de la Méditerranée qui se sont mutuellement aiguillonnées'.

Aussi, sans doute est-il opportun de rappeler cette réplique culte du prince Faysal Bin Hussayn Bin Ali Al-Hashemi à T. E. Lawrence d'Arabie, lui rappelant que les rues de la ville arabe de Cordoba étaient illuminées sur 3 kilomètres quand Londres n'était encore qu'un village.

Et comme le dit si justement Robert Briffaut, 'la science [euro-occidentale] doit bien plus à la culture arabe que des découvertes; elle lui doit sa propre existence'. Ce qui fait aussi dire à Mohammad-Mahmoud Ould Mohamedou que dans son poème, 'Stances à Hélène', Edgar Allan Poe, qui célèbre 'la gloire qui fut la Grèce' et 'la grandeur qui fut Rome', aurait sans nul doute pu rajouter la splendeur qui fut Bagdad!

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