MAROC
12/03/2018 08h:29 CET | Actualisé 12/03/2018 10h:42 CET

"The Assembly of the Dead", le thriller qui déterre l'histoire du "Jack l'éventreur" marrakchi du 20e siècle

ROMAN - C’est une partie peu connue de l’histoire de Marrakech que Saeida Rouass a déterrée dans son dernier roman. Un tueur en série, surnommé le "Jack l'Éventreur maure", aurait terrorisé la ville ocre alors que le Maroc, en pleine conférence d'Algésiras, faisait l’objet de convoitises des puissances européennes en 1906.

En bonne romancière, l’auteure britannique d’origine marocaine ne s’est pas contentée de relater les faits de cette série de meurtres et a préféré imaginer sa propre version de l’histoire. Après deux années de recherches, elle publie enfin "The Assembly of the Dead" ("L’Assemblée des Morts"), en octobre dernier aux éditions Impress Books, un thriller où le réel et la fiction se rejoignent.

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Le lecteur suit le personnage de Farook al-Alami, un détective tangérois qui enquête sur la disparition de plusieurs jeunes femmes. Désorienté dans cette ville où toutes les ruelles semblent mener à la place Jemaa El Fna, il est épaulé par le mkhazni Yusuf al-Mahdi, qui, malgré ses quelques maladresses, est aussi déterminé que lui à ramener les filles à leur famille. Au milieu de l’ancienne médina où toute les portes se ressemblent, entre brouhaha des crieurs public et chuchotements des femmes derrière leur haïks, la tâche s’avère plus compliquée que prévue.

L’auteure nous parle de ce premier livre d’une trilogie qui, bien que sombre, déclenche le sourire tout au long de ces pages et transporte le lecteur dans le Maroc d’antan. Entretien.

HuffPost Maroc: À qui s’adresse votre roman policier ?

Saeida Rouass: Je n’écrivais pas vraiment avec une audience spécifique en tête. Mon roman s'adresse à tous ceux qui s'intéressent à la fiction historique, aux romans policiers, à la culture marocaine et à la façon dont les différentes cultures s'influencent mutuellement et interagissent. La fiction est faite pour tout le monde, indépendamment de l'endroit où se passe l'histoire. Mais j'apprécie le fait que cela attire davantage les lecteurs qui ont un lien avec le Maroc, qu’ils soient Marocains ou qu’ils aient tout simplement déjà voyagé ou vécu au Maroc.

Comment avez-vous eu l'idée d'écrire ce thriller?

L'inspiration est partout et peut prendre plusieurs formes. L'inspiration initiale a été les coupures de journaux que j'ai trouvées sur un "Jack l’Éventreur maure". L'idée d'un tueur en série opérant à Marrakech en 1906 m’a immédiatement traversé l’esprit.

En surfant sur Internet, je suis tombée sur des coupures de journaux qui parlaient d'une série de crimes à Marrakech pendant cette période. J'ai retracé les articles originaux pour enfin les trouver dans des rapports de la Légation américaine à Tanger et à la Bibliothèque britannique de Londres. J'ai été tellement saisie par les détails des crimes rapportés dans les journaux britanniques et américains qu’il me paraissait évident que l'histoire devait être racontée.

Pourquoi avez-vous choisi le contexte de pré-protectorat pour ce thriller?

Lorsque j'ai commencé à enquêter sur l'assassinat de ces femmes à Marrakech en 1906, j'ai commencé à lire sur la situation du Maroc avant le protectorat et j'ai vite compris qu'il était impossible d'écrire mon roman sans parler de l'instabilité de la période comme toile de fond.

Le Maroc était en crise. Il était lourdement endetté envers l'Europe et, grâce au contrôle du marché, il était à la merci du commerce européen des biens de consommation. En 1906, la peur de la famine se profilait à cause de la sécheresse et d'une invasion de criquets. Les tribus étaient en rébellion et les conflits internes étaient endémiques.

Le sultan Abdel-Aziz était jeune et incapable de naviguer dans la situation dont il avait hérité. Les maladies éclataient dans les zones urbaines. Le Maroc était à bien des égards la dernière pièce du puzzle en termes de colonisation de l'Afrique par l'Europe et les Marocains résistaient à ce qu'ils considéraient comme une occupation imminente. C’était donc un contexte nécessaire pour l'histoire.

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Qu'est-ce qui vous a inspirée pour le personnage de l'inspecteur Farook al-Alami?

Je voulais créer un personnage qui mettait le lecteur en conflit. Il aurait été facile de le rendre très sympathique, un héros que tout le monde applaudit. Mais je ne voulais pas cela. Je voulais que le lecteur ne sache pas trop s'il l'aimait ou non, tout en faisant en sorte que Farook force le respect des lecteurs, peu importe ce qu'ils pouvaient penser de lui. Je voulais aussi que le lecteur puisse le connaître, mais pas complètement, comme si c'était lui qui leur refusait le droit de tout savoir.

Il devait être une personne qui vivait la vie, selon ses propres termes, sans avoir le désir d'expliquer ces termes à qui que ce soit et être à l'aise avec le risque qui le plaçait en enquêtant sur les meurtres.

Farook est une version du Maroc, c'est l'esprit non colonisé. Il est inspiré par le désir de nier les étiquettes que nous nous attribuons si rapidement les uns aux autres. J'ai choisi le nom Farook al-Alami parce que Farook signifie une personne qui sépare la vérité du mensonge et al-Alami signifie mondain en arabe. Pour Farook, c’est sa vérité qui compte.

Comment s'est déroulée l'écriture de ce livre?

J'ai consacré environ deux années à l'écriture du livre. J'ai passé cinq mois dans l'ancienne médina de Marrakech à écrire "L'Assemblée des Morts", puis j’ai poursuivi l’écriture à Rabat et à Londres. J'ai d’abord travaillé sur la première ébauche en me racontant l’histoire à moi-même. Une fois que j’ai laissé partir mes peurs et mes attentes, j’ai pu écrire l'histoire que je voulais raconter.

Avez-vous eu besoin de faire des recherches historiques pour écrire le livre?

La recherche pour le livre n'a jamais vraiment cessé. Il fallait inclure suffisamment de détails historiques pour rendre le récit pertinent, mais pas trop, de peur que le lecteur ne perde de l'intérêt. Au cours de l'écriture, j'ai continué à me demander si je maintenais cet équilibre car je n'avais jamais eu l'impression d'avoir suffisamment de détails historiques. Finalement, j'ai réalisé que le détail devait être pertinent à l'histoire sinon il est redondant et enlève de l'expérience de lecture.

J’ai étudié toute une série d’archives sur le Maroc avant l'ère du protectorat, dans des livres d'Histoire mais aussi des mémoires de voyage. J'ai également contacté divers experts sur le Maroc au cours de cette période et leur ai posé plusieurs questions.

Ce meurtrier reste peu connu au Maroc…

Aucun des historiens qui m’a aidée dans ma recherche n'avait entendu parler de ses crimes et pourtant les journaux anglais et américains de 1906 en parlent abondamment. Même les Marrakchis à qui j’ai parlé ne connaissaient pas cette histoire. Un expert a suggéré qu'il s'agissait d'un exemple de "fake news" et qu’un journaliste européen qui vivait à Tanger aurait inventé les crimes pour renforcer la pression en faveur d'un protectorat français.

Quelle est la place de la littérature marocaine en anglais?

Je pense qu'il n'y a pas encore assez d'écrits en anglais de la part des Marocains. Il est temps de faire de la place pour de nouvelles voix du Maroc en anglais. La diaspora marocaine dans les pays anglophones mais aussi tous les autres Marocains qui écrivent en anglais ont des histoires à raconter. Ils doivent donc prendre leur place dans le monde de la littérature anglaise. Si nous ne racontons pas nos propres histoires, d'autres vont chercher à le faire pour nous.

À quoi peut-on s’attendre pour les prochains livres de la trilogie ?

Après avoir commencé à travailler sur le premier projet, j’ai voulu écrire davantage une série sur le personnage de Farook al-Alami. Actuellement, je travaille sur le deuxième livre de la série, intitulée "Library of Untruths", qui se déroule à Fès en 1912, lorsque le Maroc devient un protectorat français. Le troisième livre se déroulera à Chefchaouen en 1921, lors de la Rébellion du Rif.

Seuls les lecteurs anglophones peuvent pour l’instant découvrir "The Assembly of the Dead", qui est disponible en ligne et dans quelques librairies en Angleterre. L’auteure avait déjà présenté son livre à Marrakech en décembre dernier mais prévoit de revenir pour une signature au Maroc une fois le deuxième tome publié.

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