ALGÉRIE
09/03/2018 06h:14 CET | Actualisé 09/03/2018 06h:18 CET

Amine Rahmouni: "Le développement du numérique passe par une volonté concrète de la part du gouvernement"

Amine Rahmouni/fb

Dans cette interview accordée à Maghreb Emergent, Amine Rahmouni, expert en technologie et responsable chez Microsoft pour la région MENA (Moyen-Orient et Afrique du Nord) et Europe, nous parle des lacunes dont souffre réellement le secteur du numérique en Algérie et les possibilités qui s’offrent au pays pour rattraper le retard.

Maghreb Emergent : Pouvez-vous nous décrire la situation cyber-sécuritaire de l’Algérie?

Amine Rahmouni : J’ai la chance de travailler un peu partout dans la région MENA et en Europe et je constate que toute la région accuse un retard en termes de sécurité informatique et l’Algérie se situe au milieu de la liste. Mais j’ai constaté aussi qu’il y a des pays qui ont beaucoup moins de moyens que l’Algérie et qui investissent plus dans la sécurité de leur patrimoine numérique.

Ce qui manque en Algérie c’est une prise de conscience par rapport à l’importance du patrimoine numérique, ou ce qu’on appelle le "Digital Estate". Ce patrimoine devient de plus en plus critique au moment où il devient le seul patrimoine de l’entreprise. Ce qui signifie la disparition du papier et le fait que tout soit contrôlé par le numérique.

A quoi voit-on l’absence d’une prise de conscience ?

C’est quand on considère que l’IT (technologie de l’information) est une fonction secondaire, alors que c’est le moment de la considérer comme le cœur de tous les métiers. Et j’espère que nous allons prendre conscience avant qu’il ne soit trop tard, car dans ce cas cela demandera des investissements faramineux pour rattraper le retard et surtout nous risquons de tomber dans le l’erreur d’un rattrapage réactif.

Ce qu’il faut c’est régler les lacunes d’un point de vue technologique, et l’habilité du personnel à protéger ce patrimoine numérique pour pouvoir enfin l’utiliser avec la meilleure manière et de la façon la plus productive qui soit.

Plusieurs projets numériques ont été lancés en Algérie ces 5 dernières années, mais de nombreux experts ont relevé une lenteur au niveau de leur réalisation.

Est-ce que l’Algérie a encore le temps pour rattraper le retard avec le rythme actuel ?

Evidemment que non, mais cela dépend de comment on définit le temps. L’équation est très simple, à chaque fois qu’on accuse un retard, on paye ensuite les conséquences et très cher.

Au stade actuel, l’Algérie cherche l’après pétrole et cherche la méthode avec laquelle elle peut diversifier son économie. Dans ce cas, il faut vraiment être compétitif. Aujourd’hui, la compétitivité requiert énormément d’agilité et de maturité numérique. Sans cette maturité numérique, on ne sera certainement pas compétitif, donc la bataille est perdue. C’est là que l’on voit l’avantage de l’IT, grâce auquel on n’est pas obligé de refaire tout le chemin et on peut prendre le dernier wagon directement.

Par expérience, je pense que l’élément catalyseur qui peut accélérer les choses, c’est une volonté claire du gouvernement. Quand je dis volonté, cela veut dire avec des actions au-delà des discours.

Certes, les discours d’encouragement sont importants, mais ils ne sont pas suffisants. Il faut mettre en place des programmes, mettre en place des systèmes d’encouragement et de motivation qui pousse les entreprises et les organisations à faire preuve d’une maturité digitale à la hauteur des attentes de l’Etat.

Les Emirats arabes unis ont récemment mis en place le premier ministère de l’intelligence artificielle au monde. Imaginez que tout le monde, et d’une façon incroyable, cours dans tous les sens pour être le premier à inventer le meilleur service citoyen dans l’intelligence artificielle. Le même jour ce pays a créé trois ministères : le ministère de l’intelligence artificielle, le ministère des technologies avancées et le ministère du bonheur. Cela a créé une certaine dynamique inimaginable dans le pays.

L’Algérie avait créé un ministère délégué chargé de l'économie numérique et de la modernisation des systèmes financiers en 2016, avant que ce département, lié au ministère des Finances, disparaisse sous le gouvernement Ouyahia.

Selon vous, est-ce que cela aurait pu créer une dynamique chez les entreprises si sa fonction avait été élargie ?

D’abord, mettre un ministère délégué d’une telle importance sous l’égide d’un autre ministère réduit considérablement son poids et son importance. Je pense que c’est une stratégie qui a été essayée et abandonnée ensuite parce que son rôle et son succès n’a pas été défini au départ.

Oui, c’est bien de créer des ministères et de leur fixer des tâches, mais est-ce qu’on lui a donné une autorité ou des prérogatives pour mesurer son succès. On le répète souvent, il faut toujours mesurer. Si on ne mesure pas ce qu’on fait on ne peut pas l’optimiser.

Deux aspects reviennent à chaque fois que les sujets du numérique sont abordés par les spécialistes : la prise de conscience et la confiance. Qu’en pensez-vous ?

D’abord je vais rajouter deux autres mots qui résument mon métier : aptitude et organisation ou aptitude organisationnelle. C’est-à-dire que la valeur est générée en mixant deux choses : les ressources et les aptitudes organisationnelles. Les ressources sont les personnes, le temps et l’argent. L’aptitude c’est la capacité à orchestrer et organiser les ressources et les coordonner de manière à générer de la valeur.

Maintenant ce qui différencie les pays développés et les pays sous-développés c’est cette aptitude organisationnelle, c’est la clé.

C’est aberrant de croire que les Etats peuvent faire tout, tous seuls. Il faut profiter des gens qui sont ici dans le pays, que ce soit de la diaspora ou des étrangers qui vivent ici. Il faut s’ouvrir sur le monde pour réussir. Tout le monde parle d’acquis de civilisation humaine et non des acquis des communautés précises. Pourquoi réinventer alors que tout est là.

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