TUNISIE
08/03/2018 16h:24 CET | Actualisé 09/03/2018 08h:33 CET

Sawsen Maalej, une femme et actrice tunisienne atypique. Elle se livre au HuffPost Tunisie

Fakhri EL GHEZA

Vous l'avez connue à la fin des années 90, suite au succès fulgurant dans l'émission "Chams Alik". Et depuis elle a enchaîné les rôles dans les séries télévisées ou au cinéma, endossant avec brio plusieurs facettes: la rebelle, la femme violentée, la femme aigrie, la femme loufoque, la naïve... Il s'agit de Sawsen Maalej.

Le HuffPost Tunisie est allé à la rencontre de cette actrice atypique. Sans artifices physiques ni verbaux, sans fausseté, elle a toujours le même regard espiègle, la même énergie indomptable, le même esprit vif, les mêmes paroles authentiques et fortes, la même langue acerbe. Des heures d'entretien pour parler de la femme, de l'actrice, de la citoyenne engagée. Retour sur le parcours d'une actrice qui épouse à bien des égards les trajectoires de ce pays.

La femme actrice: La femme citoyenne

Juriste de formation, Sawssen Maalej a embrassé le monde artistique, quitte à subir les contre coups de quelques esprits étroits qui dévalorisent le métier artistique, le considérant comme subalterne, sinon comme un sentier de la débauche. Etre artiste, ce n'est pas simple, de surcroît quand on est une femme.

Sawsen n'aime pas pourtant la posture victimaire, parle d'un métier "envahissant parfois" sur sa vie privée, mais ne se plaint pas: "Il y a des métiers plus difficiles que le mien", dit-elle.

Et d'ajouter: "Ton outil quand tu es une comédienne, c'est ton corps, ton faciès, tes émotions... Il peut y avoir une forme de transparence qui peut secouer quelques esprits conservateurs, d'autant plus quand tu conçois ton métier comme un outil d'influence social, quand tu essayes de porter un projet au-delà du projet personnel. L'onde de choc peut aller loin et ça peut être dangereux même".

Le danger, Sawsen Maalej l'a côtoyé de plus près. Faisant partie d'une phase glorieuse pour les plus nostalgiques, portée par des jeunes enthousiastes et innovants qui ont monté, entre autres, "Chams Alik", elle revient des années après à Nessma TV pour renouer avec ses premiers amours en présentant des chroniques satiriques. Le but était de faire rire, mais pas seulement, c'était aussi de remuer le public, de "mettre son doigt sur la plaie". Ses chroniques étaient aussi drôles que virulentes sur la réalité sociale et politique du pays.


Ep1 Chams Alik - Le Divorce en Tunisie par toonsi_

Ses chroniques ont beaucoup plu aux téléspectateurs, mais beaucoup moins au pouvoir en place. "C'est un combat que j'ai cherché", souligne-t-elle.

Elle a fait face à une campagne de lynchage "orchestrée"suite à ses chroniques, à ses prises de positions sur Facebook et à son refus de répondre aux sollicitations du pouvoir à l'aune de la campagne présidentielle de 2009, explique-t-elle.

Le prix à payer était "l'isolation": plus de propositions de travail de la part de la télévision publique, ni du privé non plus, qui craignaient une femme qui n'a pas la langue dans sa poche.

Elle ne regrette pas "cette prise de risque", et l'explique par sa volonté de faire face, à son échelle, aux dangers qui guettaient le pays: "Je voyais l'évolution de la société, comment la thématique de la femme a été instrumentalisée par le pouvoir et comment en même temps, face à l'acquisition de certaines avancées, des femmes ont été assoupies, alors que l'idéologie religieuse s’immisçait à travers le Nilesat et les chaines religieuses financées par les pays du Golf'.

Son seul regret est d’"être naïve", de croire que c'est possible de changer les choses à l’intérieur du système. La censure et la violence des attaques à son encontre lui ont vite rappelées la réalité, ajoute-t-elle.

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Après la censure, la médiocrité

Le pouvoir en place a été déchu mais les choses ne font qu'empirer, estime-t-elle. La médiocrité a pris la place de la censure. Sawsen Maalej évoque l’effondrement de la télévision publique et privée face à l’absence de projet, de vision derrière. Elle pointe du doigt "une télé poubelle", "botoxée", "de paillettes" où "un Bernard Pivot serait viré dans peu de temps faute d'audience au profit de potiches dont le seul rôle est de proférer des énormités".

La système est bien rodé. Il n'y a pas de place que pour le gain, et il est aussi dangereux, explique-t-elle. Le public suit et alimente ce système. Asservi mais consent à l’être.

Face à "ce chaos", les femmes sont amenées plus que jamais à agir, plaide-t-elle. Pour elle, les enjeux autour de la femme sont "décisifs" dans ce pays. En témoigne, ses instrumentalisations par le pouvoir déchu puis ses récupérations par les différentes mouvances politiques pour en faire un cheval de bataille vers plus d'égalité ou vers un anéantissement des droits des femmes.

Parler avec Sawsen Maalej, c'est donc parler beaucoup de la citoyenne. Son amertume en dressant ce tableau sombre est conjugué à une passion palpable pour ce pays.

"Un artiste est un propos d'abord, il est le porte étendard d'un projet". Combien le sont-ils vraiment? Sawsen Maalej ne veut pas blâmer ses collègues "tombés dans la passivité". Elle pointe du doigt un système où l'artiste n'a pas de statut, "qui a fait de lui un simple ouvrier qui a du mal à joindre les deux bouts".

"Dans ce terrain miné, quand on a faim, il est difficile de porter un projet culturel", explique-t-elle.

Peu présente dans les médias, encore moins sur les tapis rouges, Sawsen Maalej parle d'un choix de ne pas faire partie d'un néant, en l'occurrence "l'absence d'une industrie cinématographique, de boxoffice, etc".

"Nous ne sommes pas des Stars, on n'a pas de "star système". Nous imitons les autres en marchant à reculons, nous commençons par la fin, en l'occurrence les paillettes en oubliant le projet derrière", lance-t-elle.

Sawsen loue ceux qui dans le monde artistique protègent leur intégrité et sont jaloux de leur indépendance, ou ceux qui ne cautionnent tout simplement pas la médiocrité. Elle salue "les poches de résistances" de certaines cinéastes qui essayent de se frayer un chemin dans un secteur dominé par les hommes, en citant à titre d'exemples Hind Boujemaa, Leila Bouzid, Kaouther Ben Hania. Et également ceux qui mettent leur image au service de causes justes, parce que c'est aussi le rôle de l'artiste, dit-elle. Sawsen Maalej est l'un des visages qui défendent bec et ongles les droits des femmes, la dépénalisation de l’homosexualité, la réforme de l'éducation et autres.

La femme ennemie de la femme

Alors que Hollywood a été ébranlé suite à l'affaire Weinstein , qu'en est-il du cinéma tunisien? L'actrice n'a pas pris beaucoup de temps pour y répondre, évoquant "les regards qui te dénudent sur un plateau de tournage", les harcèlements moraux et physiques, l'inégalité salariale entre les acteurs et les actrices.

Elle fustige en même temps celles qui usent de leur apparence pour décrocher des rôles ou qui se plaisent dans les figures de "potiches".

Aux femmes aussi de se remettre en cause sur ce plan et pas que. Sawsen parle d'un machisme véhiculé par les mères à travers l’éducation de leurs enfants, de celles qui recensent à leurs filles qu'elles sont incomplètes sans un mari, qui les confinent dans des tâches ménagères en épargnant leurs fils... "Ce sont ces femmes qui font perdurer les inégalités".

Maman de deux filles, Sawsen croit en l'importance du levier de l'éducation. "Si on veut construire un meilleur avenir, il faut travailler avec et auprès des enfants. Pour les grands c'est foutu", lance-t-elle.

Dans ce cadre, elle s'active pour monter son projet personnel de théâtre pour enfants. Elle sera présente également au cinéma, avec deux films qui sortiront bientôt dans les salles. Un grand bonheur pour le public de cette actrice indocile, devenue l'une des rares sous nos cieux.

saoussen maalej

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