TUNISIE
08/03/2018 16h:39 CET | Actualisé 09/03/2018 09h:24 CET

Rencontre avec Nadia Boussetta: Une actrice qui ose, une femme qui cogite

HUFFPOST TUNISIE

C'est dans les ruelles de la Medina de Sidi Bou Said, derrière une traditionnelle porte bleue qu'on retrouve l'actrice tunisienne, Nadia Boussetta. L'actrice, la femme, n'a rien de traditionnel, en témoigne l'audace de son jeu dans la dernière pièce "La fuite" de Ghazi Zaghbani.

Nadia Boussetta, on la retrouve décontractée, sereine et sûre d'elle. "En tant qu’acteur, on est amené à être dans l’introspection", dit-elle. Et ce dialogue témoigne justement de cette remise en question perpétuelle, de cette envie de s'améliorer chaque jour, de donner le meilleur de soi-même et d'avancer.

"Les priorités bougent à chaque fois", dépeint-elle. Entre sa vie d'actrice et sa vie de maman, Nadia doit jongler. Sans parler des travers du métier et de toute une société en reconstruction. Interview.

HuffPost Tunisie: Quelles sont les difficultés à être une actrice en Tunisie?

Nadia Boussetta: Cela dépend de qui nous sommes, je pense. C’est une question de nature, de caractère, une façon de se présenter au monde.

Il y a des difficultés à être un être humain déjà (rires). A démarrer une carrière quelle qu’elle soit. Peut-être que beaucoup des obstacles au début de ma carrière venaient plus de moi, de l’extérieur certainement, mais beaucoup de moi aussi. Le vrai obstacle c’est nous, avant tout.

C’est donc libérateur ce travail qu'on fait sur soi-même?

Oui. Cela permet de vivre les choses d’une manière plus fluide, de recevoir les choses d’une manière beaucoup plus disposée. Cela permet de se focaliser sur l’essentiel et d’améliorer ce qu’on a déjà et de donner le meilleur de soi-même.

Quand vous dites “obstacles extérieurs”, vous voulez parler des mentalités?

La mentalité, on la subit d’une certaine manière. On n’est jamais préparé à ça. Toutefois, on peut dépasser certains carcans, certaines limites qu’on nous impose. Cela vient avec le temps. Ce n’est pas une confrontation forcément, mais il faut être sûr de qui nous sommes, de ce que nous nous avons envie de défendre comme modèle de vie.

Si j’ai rencontré des obstacles de ce type? Oui. Si j’en ai souffert? Pas tellement.

J’essaye d’être toujours dans le dialogue, d’exposer mon point de vue sans choquer, sans être dans l'agressivité, c’est ainsi que les mentalités évoluent.

Quelle est votre évaluation de la présence féminine dans votre milieu?

Elles sont présentes! On a une productrice qui cartonne, Dorra Bouchoucha. On a des comédiennes qui ont une carrière, que ce soit des anciennes ou des nouvelles, et qui ont leurs places.

On commence à avoir de l’influence en tant que corps de métier- en tant qu’acteurs. Cela n’a pas toujours été le cas. Et je ne parle pas juste au nom des actrices, mais aussi des acteurs en général.

Il y a certainement un travail à faire au niveau de l'influence. Ce qui est important aujourd’hui, c’est d’atteindre les esprits et faire en sorte que les choses évoluent dans le sens d’une révolution intellectuelle, artistique, etc.

Le harcèlement sexuel dans le milieu du cinéma ou de la télévision en Tunisie est-il de la même ampleur, de la même gravité, que ce qu’on voit aujourd’hui à Hollywood, avec l’affaire Weinstein, par exemple?

La prise de conscience est mondiale. Même si les choses ne sont pas parties de chez nous, ou d’un pays dit arabo-musulman, où les femmes n’ont pas exactement les mêmes droits que les américaines ou les françaises.

À mon niveau, j’ai une autre façon de me présenter au monde. Je ne peux plus me laisser faire par rapport à certaines choses, même minimes, verbales ou de l’ordre de la négociation, ou des tentatives de te dominer parce que tu es une femme, ou parce que tu es simplement une mère célibataire et qu’on se dit que tu es dans le besoin de travailler.

Je sens qu’il y a une prise de conscience. Les femmes se présentent différemment au monde aujourd’hui, elle ne peuvent pas se permettre d’être juste là, d’être belle ou de continuer à être la protégée ou la seconde de quelqu’un: ni frère, ni père, ni mari.

Cela ne veut pas dire que je suis dans le rejet des hommes ou la diabolisation des hommes. Il ne faut pas partir non plus dans l'extrême.

Si vous soulevez dans un scénario un passage qui va à l’encontre de vos principes. S’il y a un dénigrement des femmes par exemple, ou de l’homophobie?

Je n’ai jamais lu les scénarios de la sorte. Peut-être que je le ferai à partir d’aujourd’hui. Ça fait partie de cette prise de conscience.

Mais un projet, il est global, il commence par la personne qui te le présente. À partir du moment où la personne correspond à tes valeurs, ce que tu vas lire dans son scénario va, à 80 ou 90%, correspondre à ce que toi tu véhicules.

Je suis d’accord pour défendre les droits humains, je n’irai pas jusqu’à être dans une économie d’un scénario aseptisé. On parle d’Art, on parle d’une vision, et je suis contre les visions aseptisées où il faut contenter tout le monde, ce n’est pas vraiment ma vision d’une oeuvre artistique. Il faut un certain équilibre entre les deux.

Vous êtes engagée dans différentes causes. Que faites-vous pour promouvoir cette lutte?

C’est une façon d’être encore une fois. Quand l’occasion se présente, j’essaye d’être ferme là-dessus, de ne pas essayer de plaire en reniant mes principes. Je défends certaines valeurs jusqu’au bout. J’étais par exemple membre du jury de la première édition du Queer Film Festival, le 1er dans le monde arabe de films LGBT.

Cela a été un honneur pour moi, ça m’a appris beaucoup de choses plus que je ne savais: c’était trois jours très intenses d’exposition de visions, de discussions, de possibilités de pousser les choses plus loin, d’être vraiment sur le terrain.

Et si on parlait de votre vie de maman. Comment arrivez-vous à concilier entre votre vie professionnelle et votre vie de famille.

C’était beaucoup plus difficile au début. J'étais jeune quand j'ai eu ma fille, Kenza. Et à l époque, c’était aussi la fac. Je n’avais pas encore de tournages ni de créations théâtrales , mais je me suis organisée. J’ai quelqu’un qui m’aide beaucoup, Monia. Elle est là, elle s’occupe un peu de tout le monde. Elle m’a beaucoup aidé et je lui suis très reconnaissante. Il y a aussi ma famille qui m’a aidée.

A certains moments, je me suis retrouvée plus à ma place en tant que maman, et à d’autres moments, plus actrice, parce que je savais que je pouvais me le permettre. J’avais de l’aide.

Ma fille sait qu’elle est importante pour moi. Mais elle sait aussi qu’à des moments, il faut qu’elle se débrouille, qu’elle compte sur elle même, qu’elle sache que je ne suis pas indispensable, que j’ai besoin d’être ailleurs. Elle aussi, a sa vie, elle a ses amis, son école, et elle va encore voler de ses propres ailes dans pas longtemps.

Je le dis à toutes les femmes- les femmes travaillent de plus en plus. Elles sont de plus en plus absentes et elles culpabilisent, la société les culpabilise. Je leurs dis de ne pas culpabiliser, d’écouter leur voix intérieure. Ce n’est pas grave si le travail passe des fois avant.

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