TUNISIE
08/03/2018 12h:22 CET | Actualisé 12/03/2018 07h:40 CET

La mutation du journalisme et la présence de la femme dans la scène médiatique tunisienne, vues par l'écrivaine Hédia Baraket (Interview)

Ces nouveaux mots qui font la Tunisie: Hedia Bara

S'étant distinguée par une longue carrière journalistique spécialisée dans la presse écrite et le journalisme de terrain, une carrière qui a fait d'elle une journaliste de référence en Tunisie, Hédia Baraket se livre au HuffPost Tunisie sur le changement que connait le monde médiatique, et la place qu'occupe la femme aujourd'hui dans les médias tunisiens.

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Une photo de Hédia Baraket (à gauche) et Olfa Ben Hassine, à l'occasion de la sortie de leur livre "Ces nouveaux mots qui font la Tunisie" en 2016

HuffPost Tunisie: Avec le changement de la scène médiatique et l'avènement du Digital, qui prend rapidement le dessus sur la presse écrite, quel regard portez-vous aujourd'hui sur le journalisme en Tunisie et dans le monde de façon générale?

Hédia Baraket: En Tunisie comme partout ailleurs, le journalisme connait une profonde mutation dont on ne devine pas encore le produit final. Quand j'ai commencé à travailler en 1980, j'écrivais mes articles sur du papier journal appelé bifteck dans le jargon. C'était soft, le stylo coulait dessus. Je n'imaginais pas devoir un jour me passer de cette source d'inspiration. Dix ans après, j'ai dû suivre le mouvement et troquer mes piles de bifteck contre le PC, l'écran et le clavier. Ils sont devenus à leur tour ma nouvelle source d'inspiration, ratures et brouillons en moins. La saisie informatique m'a aidé à parfaire mon écriture. Mais elle n'a pas touché au fond des techniques rédactionnelles, Ce n'était qu'un outil.

Dès le début des années 2000, les grands journaux de part le monde ont commencé à créer leurs versions numériques. Des journalistes de la presse écrite ont quitté leurs journaux, se sont constitués en équipes autonomes et ont crée leurs propres sites. C'est du cœur même de la presse écrite qu'est né le journalisme numérique. Et s'il se positionne aujourd'hui au carrefour de l'écrit et de l'image, il relève essentiellement de la presse écrite qu'il est venu enrichir, innover, sortir de la crise... Car, il ne faut pas perdre de vue la raison économique des avancées du numérique, les enjeux publicitaires notamment...

Au début, on pensait que la numérisation des journaux serait un instrument comme un autre, que, publiés sur un journal papier ou sur un site numérique, les genres resteraient les genres, les reportages resteraient des reportages et les enquêtes des enquêtes. C'est encore le cas pour de nombreux sites. Par ailleurs, tout converge vers la désaffection de la presse écrite traditionnelle et la naissance d'un nouveau produit un peu hybride qui se cherche encore.

Internet, les réseaux sociaux et les sites d'information menacent aujourd'hui la presse écrite. Pensez vous que cela puisse mener à la disparition de celle-ci? Avec l'arrivée du "journalisme 2.0", le journalisme traditionnel est-il mort selon vous?

Dans les pays à tradition médiatique où les journaux tiraient à des millions d'exemplaires et où les lectorats se réduisent, mais ne disparaissent pas, les grands journaux survivent maintenant à coup de "relooking" et de réformes de fond, mais aussi de grandes mesures restrictives vu les crises successives qu'ils traversent. Ils persistent et signent la continuité de la presse écrite traditionnelle.

Mais il y a comme une atmosphère de sursis qui pèse sur les rédactions. Les choses changent en profondeur à l'intérieur comme à l'extérieur. L'exclusivité n'a plus de sens. Le scoop vient de partout. La qualité est sacrifiée à la recherche du sensationnel. L'information n'est plus l'apanage des médias traditionnels. Comme l'école, l'économie et bien d'autres domaines, le journalisme est traversé par de nouveaux d'air.

Si menace sérieuse il y a, elle ne viendrait pas du journalisme 2.0 proprement dit. Elle ne viendrait pas des sites d'information qui, sauf escroquerie, sont tenus d'employer des journalistes professionnels et de servir un produit de qualité. La menace viendrait des réseaux sociaux qui donnent la possibilité à tous de publier. Citoyens lambda, chef d'Etat, hommes de pouvoir, instruits et moins instruits écrivent, photographient, filment et publient.

Fake news, mélange des genres, absence de techniques professionnelles et de règles éthiques... Les réseaux sociaux se font appeler "nouveaux médias", concurrencent les anciens, et créent le profil du journaliste citoyen. D'où la grande confusion et la concurrence insoutenable.

Comment évalueriez-vous la place des femmes dans la scène médiatique actuelle en Tunisie? Sont-elles selon vous suffisamment présente? Et pensez-vous que celles qu'on voit sur les plateaux TV s'expriment librement dans un environnement majoritairement composé d'hommes?

En Tunisie, les femmes ont très tôt investi le secteur des médias et par moments y sont devenues majoritaires et y ont travaillé rigoureusement. Plusieurs enquêtes effectuées dans le milieu professionnel ont toutefois révélé que pour réussir sur le terrain, les femmes journalistes départissent forcément de leur statut de femme et s'alignent sur celui de leurs confrères dans une sorte de professionnalisme asexué. Comme si c'était dans l'ordre des choses. L'autre tribut à payer est qu'elles renoncent aux postes de décision.

Ce qui se passe actuellement est un peu le résultat de ces décennies de déni, mais pas seulement. L'absence des femmes sur les plateaux de télévision est aussi directement liée à la médiocrité et à l'extrême pauvreté du paysage audiovisuel actuel. Composé exclusivement de "Talk shows", genre facile qui favorise le "Star system" au détriment de l'information de qualité, ce paysage exclut d'emblée les compétences féminines, voire les compétences tout court. Il ne fait de place qu'à un minuscule groupe d'animateurs, pour la plupart sans compétences journalistiques proprement dites.

Outre vos nombreux articles, on vous a également connu pour vos livres et romans, notamment "Femmes du bout des doigts. Les gisements du savoir-faire féminin en Tunisie" sorti en 1995, "Chouf", "Nasswa", ou encore votre dernier livre en date, "Ces nouveaux mots qui font la Tunisie", mais vous vous êtes également investie dans le journalisme d'investigation, menant de multiples enquêtes sur différents sujets.

Quels sont vos projets pour l'avenir ? Verrons-nous de nouvelles publications de Hedia Baraket ?

J'ai essayé de composer à ma manière avec la transition médiatique. Étant une journaliste de terrain, j'ai longtemps peiné à contourner la censure. Et comme nombreux de mes consœurs et mes confrères, j'ai accueilli avec un immense espoir la libération de la parole survenue le 14 janvier 2011 avec la chute de l'ancien régime. Une mine inestimable d'actualités et d'opportunités d'enquêtes s'est ouverte aux journalistes et aux médias. Des sujets inédits, des témoignages précieux, des rencontres inouïes, des terrains vierges...

Nous avons plus ou moins tenté de rendre compte de cette histoire qui s'écrivait au jour le jour, le plus souvent dans le désordre, le tumulte et l'improvisation. Après les élections législatives et présidentielles de 2014 / 2015, ce mouvement de l'histoire s'est ralenti. Les médias qu'ils soient de la presse écrite ou du secteur de l'audiovisuel ont raté l'occasion d'engager des réformes internes de nature à protéger leur nouvelle liberté qui s'est avérée fragile et soumise au double diktat du pouvoir et de l'argent.

Personnellement, j'ai choisi de tenter une nouvelle expérience de formatrice en journalisme. Côté éditorial, il y aura peut-être une suite pour "Ces nouveaux mots qui font la Tunisie". Sinon, sur un autre terrain, je suis entrain de travailler sur un roman, mais je ne me suis encore imposée aucune échéance de publication.

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