TUNISIE
08/03/2018 12h:43 CET

Rencontre avec des handballeuses du Club Africain: Le sport féminin gagne du terrain, mais les inégalités persistent

Cheminot, avocate ou députée, les tunisiennes parviennent à s'imposer dans différents domaines et diverses métiers. Elles enchaînent les exploits et se placent au coude à coude avec les hommes. Leur progrès est manifeste en Tunisie.

Pourtant, leur évolution dans le monde du sport demeure discrète et timide. Le sport est loin de suivre les évolutions émancipatrices du pays. Ce dernier reste, en fait, l’apanage des hommes.

En théorie, les femmes peuvent pratiquer tous les sports. Dans les faits, il y a toujours très peu de femmes dans les sports considérés comme “masculins”, tels que le rugby, les sports de force, de combat rapproché et les sports à risque.

Les inégalités persistent dans ce domaine malgré les efforts fournis pour réussir à les vaincre. Pourquoi tant de discrimination? Est-ce un héritage historique si fortement ancré que pousser les femmes à imposer leurs places dans le monde du sport serait une mission assez compliquée?

Afin de s'immiscer dans l’univers des femmes sportives en Tunisie et découvrir leur quotidien, le HuffPost Tunisie a rencontré l'équipe féminine de Handball du Club Africain. Une équipe dynamique qui regorge de talents et de jeunes sportives pleine de fraîcheur et d'enthousiasme.

ca handball

“Nous sommes marginalisées,” a déploré la capitaine de l’équipe, Fédia Omrani. “Nous n’avons pas les mêmes chances que les hommes sportifs malgré nos exploits exceptionnels,” a-t-elle ajouté. La sportive, prise au débotté lors d’une séance d'entraînement à la veille d’un match décisif, a avoué à demi-mot son calvaire. “Qu'on le veuille ou non, nous vivons dans une société machiste,” a-t-elle regretté.

Les inégalités relèvent principalement, selon elle, du manque d’encadrement et de médiatisation des exploits effectués par les sportives. “Il y a peu de médiatisation autour de nos activités et nos exploits”, a-t-elle expliqué.

“Malheureusement, le sport est traditionnellement privilégié par les hommes,” a poursuivi Eya Ben Abdallah, l'ailière droite de l’équipe. Les femmes sombrent dans l’oubli, elles arrivent souvent en deuxième lieu. Les horaires de l’entraînement, les équipements, les terrains… Pour Eya, tout a été mis en oeuvre pour ne pas céder la place aux femmes et reconnaître leurs exploits.

handball

Fédia Omrani et Eya ben Abdallah

Une situation délicate pour ces dernières afin d’affirmer leur présence dans cet univers masculin. “Nos activités sont jugées non vendables,” a martelé de son côté Chaima, une joueuse en cadette. Financer et promouvoir le sport féminin n'est pas une mince affaire en Tunisie, surtout lorsque les sponsors manquent à l'appel. Le sport féminin est considéré peu attrayant aux yeux des annonceurs, a-t-elle estimé. Ce n’est en fait qu’un cercle vicieux qui laisse les sportives notamment de haut niveau sous pression afin de démontrer leurs compétences sportives et arracher leurs droits.

"C’est la conséquence de toute une mentalité", a encore souligné Chaima. Soupçonnée de ne pas posséder les compétences physiques et “mentales“ requises par l’activité sportive intensive, la femme demeure pour la société “le sexe faible”. Les hommes et les femmes sont, certes, différents mais ces différences, entre autres morphologiques, sont pensées et incorporées comme une infériorité naturelle, largement ancrée dans les mentalités, a-t-elle laissé entendre. “Nous devons doubler les efforts pour briser ces jugements,” a-t-elle soutenu.

Certains estiment que le sport pratiqué par les femmes semble stagner dans une étape d'amateurisme. “Pour eux, le sport féminin n’est qu’une passion, pas plus” a noté Chaima. A leurs yeux, le professionnalisme en Tunisie est réservé aux hommes sportifs.

“C’est une des raisons qui empêche les décideurs de s’investir au profit du sport féminin,” a-t-elle précisé. Pourtant, la passion pour le sport ne peut pas être uniquement masculine. "J'ai un but, celui d'atteindre un certain niveau international et prouver que la femme tunisienne est capable de remporter des titres et d'affirmer sa présence dans la société,” a-t-elle confié.

“Les femmes gagnent du terrain, mais les stéréotypes de genre persistent", a répliqué la joueuse Fatma Zahra Ammar, qui a à peine 17 ans. Inégalement traitées, les sportives tunisiennes n'ont pas les mêmes chances d'accès que les hommes. Une pratique qui s’avère répandue dans certaines fédérations sportives et dans des clubs, pourtant populaires.

Championnes de Tunisie et du monde arabe en 2017, les handballeuses du Club Africain sont souvent sous-représentées et trouvent encore des difficultés à imposer le sport féminin au même titre que le sport masculin.

Il est à rappeler que plusieurs femmes tunisiennes ont marqué le début du sport féminin en Tunisie dont les pionnières Zaghdoud Dalila, Bouabdallah Beya, médaille d'or aux jeux méditerranéens de Tunis 1967. C’est la période des années 70-80, qui a marqué l'épanouissement du sport féminin. D’ailleurs, en 1976, l'équipe nationale féminine de Handball a gagné le titre de championne d'Afrique, un sacré exploit.

Le sport féminin en chiffres

La Tunisie célèbre, ce jeudi 8 mars, la journée internationale des femmes. Cette journée constitue une occasion renouvelée de repenser le sport féminin en Tunisie et de mettre l'accent sur la nécessité de conjuguer les efforts visant à consacrer les droits de la femme en général et de la femme sportive en particulier.

Selon le ministère de la jeunesse et des sports, le nombre des femmes membres des bureaux fédéraux s'est élevé, au cours de la saison 2017-2018, à 95 femmes sur un total de 500 membres, tandis le taux de participation des femmes dans les instances sportives internationales a augmenté de 16% pour atteindre 27 membres sur un total de 170, rapporte la TAP.

Au niveau des instances nationales, le Comité national Olympique Tunisien compte trois femmes au sein de son bureau directeur, tandis que trois fédérations sportives sur un total de 48 sont présidées par des femmes, sans compter le nombre des licenciées qui s'est élevé à 39500 sportives sur un ensemble de 151000 licenciés.

Au niveau des performances, les résultats de l'élite féminine ont constitué 47,3% des 626 médailles décrochées au cours de l'exercice 2016-2017 dont 112 médailles d'or contre 110 médailles remportées par des athlètes masculins.

En 2017, les sportives tunisiennes ont réussi à s'adjuger 31 médailles à l'échelle internationale sur un total de 61 médailles. Parmi les athlètes qui se sont illustrées au cours de cette année figurent l'escrimeuse Azza Besbès, médaillée d'argent au sabre féminin lors du dernier championnat du monde à Leipzig, la lutteuse Marwa Amri, vainqueur de la médaille d'argent lors des Mondiaux de Paris, et la judoka Nihel Cheikhrouhou qui a obtenu la médaille de bronze au dernier championnat du monde à Marrakech, sans oublier le sacre des volleyeuses du Club Féminin de Carthage en championnat d'Afrique des clubs champions.

Retrouvez les articles du HuffPost Tunisie sur notre page Facebook.