TUNISIE
07/03/2018 10h:23 CET | Actualisé 07/03/2018 10h:23 CET

Celle qui nous manque pour parler du désir des femmes

Tara Moore via Getty Images

Je rêve d'un monde tel que celui qu'écrivait Anaïs Nin. Un monde où le désir des femmes pourrait sortir de l'invisible pour éclater au grand jour, sans crainte. Je crains, à l'approche de cette journée internationale des droits des femmes, que nous ne soyons encore loin du compte.

La première fois que je suis tombée nez à nez avec Anaïs Nin, c'était dans un Airbnb à Londres: "Les Petits Oiseaux" en Livre de Poche. Il était posé sur une pile de livres, dans une étagère au bout du lit. Je l'ai dévoré, tremblante, en une nuit, et je l'ai volé, mais c'était un acte manqué (si le propriétaire de ce livre se reconnaît, qu'il se manifeste, je lui ferai un petit colis retour illico, c'est promis).

J'ai envie qu'on parle d'Anaïs Nin car j'ai envie qu'on parle du désir des femmes. Qu'il est compliqué d'évoquer ce désir. Le faire, rappeler que les femmes sont des corps fantasmant et jouissant, c'est potentiellement mettre de côté tout ce que la sexualité peut avoir de violent et de subi pour les femmes. C'est pour se protéger de la culture du viol que les femmes sont obligées de taire ce qui relève de leur propre conception du plaisir et de la sexualité. Souvenez-vous de ce discours dans lequel Natalie Portman expliquait qu'elle avait dû boutonner très haut son col de chemisier et se cacher derrière des piles de livres pour ne pas être agressée par la sexualisation de son corps d'adolescente.

"Venus Erotica", un recueil de nouvelle érotique originellement commandé en 1940 par un riche mécène pour un dollar la page, est le premier écrit qui donne à voir le sexe d'un point de vue féminin. Lorsqu'Anaïs Nin décide de le publier, 30 ans après l'avoir écrit, c'est un geste militant. "Le sexe doit être mêlé de larmes, de rire, de paroles, de promesses, de scènes, de jalousie, d'envie, de toutes les épices de la peur, de voyages à l'étranger, de nouveaux visages, de musique, de danse, d'opium, de vin", écrit-elle à Henry Miller dans leur correspondance passionnée dont vous pouvez lire quelques extraits ici. En lui écrivant ainsi, elle lui dispute le privilège masculin de représenter le sexe. "Vénus Erotica" parle d'avortement illégal, d'inceste, de bisexualité, d'adultère. Je vous renvoie vers la lecture de cet extrait où l'héroïne se masturbe face à son miroir. Quelle femme pourrait écrire une telle scène aujourd'hui sans risquée d'être aussitôt 'slut shamé' ou, comme le dit la réalisatrice Ovidie dans son passionnant documentaire sur la prostitution en Suède, "marquée au fer rouge pour sa sexualité"?

La seule chose qui empêche le désir des femmes de s'exprimer, c'est le jugement permanent sur leurs corps et la prédation qui pèsent sur elle. N'en déplaise à certaines.

Lorsque son célèbre "Journal" parait au début des années 70, en pleine "seconde vague" féministe, les militantes s'écharpent à son sujet. Les unes la portent aux nues pour sa façon de s'approprier un privilège que les hommes s'étaient arrogés jusqu'ici: celui de parler de sexe. Les autres la rejettent pour son utilisation de sa féminité pour séduire le sexe opposé. Dans cette interview de 1970, regardez-la jeter un petit air bravache au journaliste qui constate que c'est la première fois qu'on accède à "l'intégralité d'un psychologie féminine en action".

Anaïs Nin a exposé au monde tout ce qu'elle était, sans honte, ni filtre. La lire donne le courage d'être soi. Il me semble que ce courage-là relève de la revendication féministe.

"Pourquoi écrire?" interroge-t- elle dans cette interview. "On écrit pour construire un monde dans lequel on peut vivre", répond-elle. Libérer la parole des femmes relève de la même nécessité. Anais Nin, qui toute sa vie a côtoyé, aimé, aidé, inspiré des artistes masculins, nous offre une clé sur comment nous devrions pouvoir vivre dans ce monde d'hommes. Des hommes qui ne sont pas, contrairement à ce qu'une campagne de sensibilisation au harcèlement veut faire croire, des ours, des loups ou des requins. Ils sont des humains. Des égaux.

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