MAROC
06/03/2018 05h:23 CET | Actualisé 06/03/2018 06h:37 CET

Le changement climatique a cédé la place au climat changé (ENTRETIEN)

Palm trees sway in the wind prior to the arrival of the Hurricane Irma in Caibarien, Cuba, September 8, 2017. REUTERS/Alexandre Meneghini     TPX IMAGES OF THE DAY
Alexandre Meneghini / Reuters
Palm trees sway in the wind prior to the arrival of the Hurricane Irma in Caibarien, Cuba, September 8, 2017. REUTERS/Alexandre Meneghini TPX IMAGES OF THE DAY

CLIMAT - "On ne peut plus, scientifiquement parlant, considérer ce que nous vivons aujourd’hui comme un changement climatique. Le climat a déjà changé!". Le climatologue Mohammed-Saïd Karrouk en est convaincu. Dans son nouveau livre, "Dynamique des Climats du Maroc" paru aux Presses Académiques Francophones (PAF), paru il y a quelques jours, ce professeur de climatologie à l'Université Hassan II de Casablanca dévoile un mystère nommé climat.

Pour lui, les perturbations météorologiques que subit le Maroc en ce moment représente des effets inéluctables d’un processus scientifique basé sur le réchauffement. "Le changement du climat provoque, à présent, dans le monde entier et non pas seulement au Maroc, des événements que nous considérons comme situations extrêmes, exceptionnelles ou encore excessives", décrit-t-il dans un entretien au HuffPost Maroc.

Mais le scientifique a une objection quant à ces qualificatifs, car, selon lui, elles ne sont pas objectives. Elles se basent sur une comparaison avec le climat des années 90 et début 2000. "Le politique nous parle de faits exceptionnels, par rapport aux années passées, mais il ne s’agit, en fait, que de caractéristiques actuelles du climat. C’est un nouveau climat, sans plus", précise Mohammed-Saïd Karrouk. Et d’ajouter que qualifier d’exceptionnel le climat reviendrait à dire que "le politique estime ne pas avoir de comptes à rendre" des conséquences qu’il pourrait avoir. "Aucun débat n’est malheureusement soulevé et je trouve cela bien dommage", regrette-t-il.

Un climat nouveau s'installe

Pour ce scientifique passionné, le climat n’est pas le fruit du destin, il est le résultat d’une évolution dans le temps. "Nous vivons dans un climat caractérisé par la hausse des températures, même si cela semble contradictoire puisqu’il fait froid en ce moment. Mais il faut comprendre que ce froid est une conséquence du réchauffement", souligne-t-il. Et de préciser que le réchauffement a poussé les zones climatiques vers le pôle, ce qui a provoqué des perturbations dans les deux hémisphères nord et sud. "L’espace polaire a été grignoté, c’est-à-dire que la géographie du climat polaire s’est rétrécit autour du pôle", explique l'expert. De cause à effet, ce rétrécissement a condamné le froid, d’après le scientifique, à ne plus disposer de son propre espace géographique où il s’installe d’habitude. "Il est alors encerclé par la chaleur et s’accumule. Mais dès qu’il trouve une petite faille, principalement au-dessus du continent, il glisse vers le sud. La circulation atmosphérique n’est plus zonale avec une ligne droite et c’est ce qui perturbe le climat depuis des années", soutient-il.

À l’origine, un déséquilibre du bilan énergétique (balance énergétique). "Pour qu’il y ait équilibre, il faut que la quantité de l’apport solaire qui pénètre sur Terre puisse ressortir. Les gaz à effet de serre (GES) ont augmenté et ce bilan énergétique est devenu excédentaire. C’est pourquoi une course vers les énergies renouvelables est engagée dans le monde", explique-t-il.

Depuis 2011, le froid polaire se fait sentir de plus en plus au-delà de ses frontières habituelles allant jusqu’en Afrique du nord. "C’est pour cela que la neige s’est posée sur les déserts d’Algérie, de Tunisie et du Maroc. Ce n’est pas une neige accidentelle, elle provient de la circulation atmosphérique", souligne le climatologue.

Sommes-nous prêts?

Des neiges en abondance, des pluies torrentielles et des tempêtes ravageuses mais temporellement brèves sont quelques-unes des conséquences de cette perturbation. "Heureusement que le Maroc ne subit pas les tempêtes de neige qui sévissent en Europe. Nous n’avons ni les routes, ni les véhicules adaptées à cela", fait remarquer Mohammed-Saïd Karrouk.

Le scientifique dépose sa loupe pour lancer un coup de gueule contre le gouvernement. Il estime que rien n’est fait pour agir contre des effets parfois dévastateurs de ce nouveau climat. "Comment allons-nous nous protéger contre cela? La technologie aujourd’hui ne peut pas offrir de l’énergie à tout le monde. L’énergie alternative solaire ne dépasse pas 12% de la ressource énergétique planétaire", fustige l’expert.

Entre le scientifique et le politique, le décalage reste malheureusement très important à ses yeux. "J’ai passé 30 ans à l’université, et à aucun moment un décideur, je parle du gouvernement, ne m’a demandé un rapport scientifique sur le climat!", regrette-t-il. Or politiques et pratiques doivent se mettre au diapason du nouveau climat. "Il faut gérer ce climat nouveau avec des moyens nouveaux, mais pas avec ce que nous avons depuis des années", insiste-t-il. Et de reconnaître que la tâche du politique n’est pas aisée, mais qu’elle ne doit pas utiliser "le fatalisme" pour se défendre. "Il faut être responsable et arriver à gérer ensemble ces répercussions. L’Etat, les communes ou groupes et les individus sont tous appelés à assurer cette gestion communément", recommande le scientifique.

Concrètement, pour l’expert, l’adaptation à ce climat impose des règles claires à mettre en place dans tout type de pratiques à commencer par l’agriculture et le bâtiment. "On ne peut plus continuer à construire nos villes comme avant. Il est incompréhensible, pour moi, de voir un immeuble se construire entièrement en verre. En été, il sera trop chaud et en hiver trop froid !", s’exclame-t-il. Et d’ajouter que si le Maroc a avancé en matière de communication sur les alertes météorologiques, il n’a pas encore pris les mesures accompagnant les conséquences. "Sur le terrain, nous constatons que nous n’avons entrepris aucune action. Face à ces vents violents qui provoquent des accidents et représentent des risques, que fait-on?", s’interroge le scientifique.

Une solution s'impose selon lui, via la mise en place d'une chaîne aux maillons forts et complémentaires. C’est ainsi que Mohammed-Saïd Karrouk décrit une coalition contre des effets rétroactifs du nouveau climat: "J’appelle les entrepreneurs, les responsables de l’économie, les décideurs, les politiques et le gouvernement, mais aussi les individus à prendre conscience de ce qui se passe aujourd’hui et à partir de là, le partage de la responsabilité peut se faire. Mais rester inerte, c’est courir à la catastrophe".

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