MAROC
03/03/2018 14h:24 CET | Actualisé 03/03/2018 15h:21 CET

"Kamasutra", l'oeuvre censurée qui célèbre l'amour et la sexualité

Khadija Tnana/Facebook

CENSURE - Elle ne décolère pas. L'artiste Khadija Tnana a vu son oeuvre "Kamasutra" retirée des cimaises du Centre d'art moderne de Tétouan et dénonce une censure opérée sans sommation, ni explication. "Alors que l'oeuvre était déjà installée, le responsable de ce lieu, qui n'a de moderne que le nom, a demandé à la commissaire d'exposition de l'enlever, menaçant en cas de refus de le retirer lui-même", raconte Khadija Tnana au HuffPost Maroc.

Aucun motif n'a été expressément formulé pour justifier le retrait de l'oeuvre. "Kamasutra" est ainsi la seule installation à avoir été désinstallée à la demande du ministère de la Culture, selon l'artiste. Présentée dans le cadre d'une exposition collective, inaugurée le 1er mars dernier à Tétouan et rassemblant cinq artistes marocaines, deux espagnoles et une française, l'oeuvre représente une main de Fatma composée de 246 pièces de papier marouflé sur carton, elles-même en forme de Khmissates. Sur chacune de ces pièces, des corps qui s'unissent en autant de représentations célébrant l'amour et la sexualité.

Un choix artistique qui rend hommage à "La Prairie parfumée", un ouvrage érotique rédigé par Cheikh Nefzaoui à la demande du sultan de Tunis. "Je voulais montrer qu'au 15e siècle déjà, on s'enquerrait de sexualité, sans tabous. D'autant que dans notre culture, basée en grande partie sur la religion musulmane, l'islam n'interdit pas le plaisir, contrairement au catholicisme qui évoque le pêché originel", explique l'artiste.

"Je continuerai de défendre mon travail, assure Khadija Tnana. "Il est honteux de voir une telle démarche au 21e siècle. Mais je suis consciente que mon travail gêne", confie-t-elle. "Je m'y attendais plus ou moins, car on assiste à une régression de notre société", dit l'artiste, rappelant que la même oeuvre, alors réalisée sur support céramique, avait déjà été présentée en 2014 lors de la 2e Biennale de Casablanca. La programmation de "Kamasutra" s'était alors faite sans encombre... ou presque. "La municipalité voulait l'interdire, mais les organisateurs avaient défendu l'oeuvre", se souvient Khadija Tnana.

kamasutra biennale casablanca

"Kamasutra", lors de la 2e Biennale de Casablanca, en 2014.

Briser les tabous

Suite à la censure subie cette semaine à Tétouan, l'artiste dit avoir reçu de nombreux témoignages de solidarité, notamment sur les réseaux sociaux. "Il ne faut pas rester les bras croisés", invoque Khadija Tnana. Cette dernière précise que son travail explore sans relâche la thématique du corps à travers différents sujets de société, qu'il s'agisse de traiter d'Intifada palestinienne, des herragas prenant la mer au péril de leur vie, ou de sexualité. "L'idée de Kamasutra est née d'un constat: dans nos pays, il existe encore une séparation entre les deux sexes, qui s'accompagne d'un discours que l'on transmet aux jeunes, et qui dit en substance que les hommes sont dangereux pour les femmes, et vice versa", dit-elle.

"On en voit les conséquences, avec une société où la violence est de plus en plus présente, avec des cas de viol, de harcèlement...", se désole l'artiste, invoquant comme pare-feu la représentation d'une sexualité consentie, épanouie, dans laquelle hommes et femmes se réalisent pour atteindre une plénitude au caractère sacré. Aussi sacré que peut l'être le symbole de la main de Fatma, représentée dans son oeuvre.

Plus qu'un moyen d'expression, Khadija Tnana voit dans son travail un vecteur de sensibilisation. "Nous devons évoquer les relations hommes-femmes et parler de sexualité. Nous avons besoin d'éducation sexuelle. Certes les discussions existent, la presse en parle et nous savons à quel point ce tabou qui persiste est un fléau", alerte-t-elle. "Je ne prétends pas détenir la solution, mais je pose le doigt sur un phénomène de malaise. C'est ma manière de participer au débat pour briser les tabous", dit-elle, certaine que l'épanouissement sexuel des hommes et des femmes au Maroc est un passage obligé pour qui accepte de ne pas porter d'oeillères. "Aux responsables de sauver la situation. L'équilibre de notre société en dépend".

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