MAROC
05/03/2018 05h:41 CET

E-santé: Il ne faut pas s'attendre à gagner des millions de dollars! (ENTRETIEN)

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E-SANTÉ - Après le succès rencontré par l'intégration numérique au secteur bancaire et financier en Afrique, les regards se tournent vers l'expérience qu'un tel déploiement peut amener au domaine de la santé. Entre diagnostic à distance, caravane médicale pilotée par application de cartographie pour accéder aux zones les plus recluses et outil de dépistage avancé pour mettre fin à certaines épidémies, les idées novatrices ne manquent pas. Certaines ont été présentées lors de l'événement FUTUR.E.S in Africa qui s'est déroulé les 1er et 2 mars à Casablanca.

Le rendez-vous a réuni plus de 20 intervenants internationaux qui ont décrypté les tendances et enjeux de la transformation numérique au Maroc et en Afrique, notamment dans le secteur de la santé. Le HuffPost Maroc est allé à la rencontre de l'un deux, le professeur Jaâfar Heikel, épidémiologiste, spécialiste en maladies infectieuses et président du comité scientifique du groupe international de management en santé INISAN au Maroc.

HuffPost Maroc: Où en est le Maroc aujourd'hui dans le domaine de l'e-santé?

Jaâfar Heikel: D'abord, il faut bien faire la différence entre l'e-santé et la télé-médecine. L'e-santé est tout simplement la santé connectée. Elle consiste à rendre disponible, à travers les outils technologiques, de l'information utile pour les patients pour améliorer leur accessibilité aux services de la santé. La télé-médecine est différente. C'est le fait d'être capable de donner des diagnostics à travers le réseau. Au Maroc, nous ne sommes pas bien avancés que ce soit en e-santé ou dans la télé-médecine, à l'heure où plusieurs pays africains ont déjà franchi le pas et nous dépassent. Nous avons bien la loi 131-13 qui permet, dans un de ses articles, de réfléchir à ces deux thématiques, mais les décrets d'application ne sont pas encore sortis. Il faut aussi reconnaître que très peu de médecins utilisent l'outil informatique dans leur diagnostic et leur prise en charge des patients.

Pourquoi un tel retard chez une profession pourtant ouverte à la recherche et à la technologie?

Je pense que c'est un problème de mentalité. Les médecins marocains se sont accommodés d'une certaine façon de travailler, mais ils ne sont pas les seuls. Les médecins sud-africains et même français présentent des chiffres similaires au Maroc avec à peu près le tiers (28%) des praticiens qui sont connectés. Encore une fois, il faut faire la différence entre l'outil informatique pour usage médical et le mobile. Tout le monde est connecté aujourd'hui sur les réseaux sociaux alors que très peu sont connectés aux services de la santé pour le citoyen. C'est donc une réticence au changement qui est tout à fait normal, mais je pense que les professionnels, et même les patients, vont pouvoir y arriver dans quelques années.

En admettant que le secteur de la santé soit assez développé, il reste quand même dépendant de beaucoup d'autres domaines qui n'ont pas encore intégré l'outil informatique. Comment penser alors les futures interactions pour une meilleure efficacité?

Ces interactions sont une obligation pour le présent avant même de penser au futur. L'un des maillons faibles de la santé est qu'elle manque cruellement de collaboration intersectorielle. On ne peut pas développer un système de santé sans penser aux infrastructures, aux routes, sans penser à l'eau et à l'assainissement. Vous ne pourrez pas, par exemple, soigner les diarrhées chez l'enfance s'il n'y a pas d'accès à l'eau potable et si le réseau d'assainissement n'existe pas. Savez-vous que 82% des décès des accidents de circulation surviennent soit sur le lieu de l'accident, soit sur le chemin vers l'hôpital? Si nous avions un bon réseau routier, les ambulances et les urgentistes pourraient arriver plus rapidement, ce qui permettra de sauver des vies. À mon sens, avant même qu'elle ne soit informatique ou numérique, l'interconnexion entre les différents secteurs doit être une interconnexion de vision et de stratégie. Je pense que c'est une urgence pour des pays comme le Maroc qui pourrait prendre exemple sur certains pays d'Amérique latine, à l'instar du Costa Rica ou de Cuba qui ont réussi cette intersectorialité.

Il a également été question, lors des différentes interventions, de gouvernance. Qu'est-ce qui bloque encore au Maroc de ce côté-là?

La question de la gouvernance n'est pas spécifique au secteur de la santé pas plus qu'elle n'est spécifique au Maroc ou à l'Afrique. Je pense tout simplement que notre problème réside, non pas dans le fait d'avoir des idées ou une vision, mais plutôt dans l'incapacité à les mettre en œuvre. Il faut donc penser autrement les systèmes de santé. Nous avons toujours abordé la santé au Maroc de manière globale alors qu'il faut absolument décentraliser. Chaque région a des besoins sanitaires différents. C'est le modèle appliqué par les Canadiens ou les Allemands. Il y a bien sûr un plan national par exemple sur la question de la vaccination ou sur l'éducation, mais les politiques de santé sont déclinées au niveau régional.

Quand on parle d'e-santé, on pense tout de suite aux startups. Est-ce le modèle économique le plus pertinent pour résoudre la problématique de la santé?

Si la startup apporte un concept novateur, bien sûr que cela est intéressant, mais il y a une spécificité qui peut bloquer ce modèle économique: la rentabilité. On ne gagne pas des millions de dollars dès le lendemain de notre investissement. Il ne faut pas que les entrepreneurs qui veulent se lancer dans le secteur partent avec cette idée. Le système de la santé peut être un système extrêmement rémunérateur sur le plan résultat social, mais pas toujours sur le plan du résultat financier. Il faut donc accepter d'attendre le moyen et long terme pour dégager des bénéfices ce qui risque de désintéresser les banques et autres bailleurs de fonds.

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