MAROC
28/02/2018 11h:44 CET | Actualisé 28/02/2018 11h:47 CET

Rapport ONU Femmes sur l'égalité des genres: Vers une nouvelle définition de la masculinité au Maroc?

Women from various regions of Morocco hold placards as they protest against violence towards women, in Rabat November 24, 2013. The placard reads, "In memory of all women victims of violence".   REUTERS/Youssef Boudlal   (MOROCCO - Tags: CIVIL UNREST SOCIETY POLITICS)
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Women from various regions of Morocco hold placards as they protest against violence towards women, in Rabat November 24, 2013. The placard reads, "In memory of all women victims of violence". REUTERS/Youssef Boudlal (MOROCCO - Tags: CIVIL UNREST SOCIETY POLITICS)

ONU FEMMES - Alors que le Maroc vient d'adopter une nouvelle loi pour lutter contre les violences faites aux femmes, certains a priori sur le genre perdurent. En 2016, l'ONU Femmes lançait une enquête sur les "hommes et l'égalité des sexes dans la région Rabat-Salé-Kénitra". Ce mardi 27 février, l'organisation donnait rendez-vous aux médias, acteurs associatifs et étudiants pour annoncer les résultats détaillés de son rapport. Une enquête réalisée en collaboration avec l'organisation brésilienne Promundo, qui lutte pour l'égalité des genres.

L'enquête menée auprès d'environ 2400 personnes de la région, 1200 hommes et 1200 femmes âgés de 18 à 59 ans, a permis de constater qu'"hommes et femmes ont fourni des opinions contradictoires au sujet de l'égalité des sexes". Si l'échantillon a suscité le débat dans la salle sur sa "représentativité" à l'échelle du royaume, le chef de l'équipe d'Images Maroc et professeur à l'INSAE, Bachir Hamdouch, le qualifie, non sans humour, du "moins pire".

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Des divergences flagrantes

Il faut dire que ces dernières années, la question autour du patriarcat, et le concept de "masculinité toxique" est de plus en plus mis en avant par les organisation de lutte pour les droits humains et des femmes. Une évolution des mentalités qui crée parfois un clash entre les deux sexes. Au Maroc, malgré certains progrès, notamment du côté de la perception de l'égalité salariale, encouragée par les membres des deux sexes, les clichés sur les rôles des femmes ont la vie dure.

Ainsi, ONU Femmes informe que 70% des hommes interrogés considèrent que le rôle le plus important des femmes est de prendre soin de la maison et des enfants, contre 48% des femmes.

Certains considèrent que ce débat n'a même pas lieu d'être, puisque 58% des hommes interrogés jugent que l'égalité des droits est déjà atteinte au Maroc, contre 49% des femmes. D'autres disent même que les différences entres les sexes sont une spécificité culturelle puisque 50% des hommes interrogés, contre 48% des femmes, pensent que l'égalité des sexes ne fait pas partie des "traditions marocaines".

Autre sujet qui rencontre des résultats presque similaires auprès des personnes interrogées, l'importance du statut d'épouse pour la femme. 54% des hommes considèrent que le mariage doit être la priorité de la femme plutôt que sa carrière, contre 53% des membres du sexe opposé.

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Parmi les questions dont les chiffres divergent largement entre hommes et femmes, celles autour de sujets de société, comme le viol conjugal. Ainsi 71% des femmes sont pour la pénalisation du viol conjugal contre 48% des hommes, 33% des femmes sont en faveur d'une réforme de l'héritage contre seulement 5% des hommes. Concernant le fait de "permettre sur demande l’avortement dans des conditions sûres", 48% des femmes soutiennent cette proposition contre 27% des hommes.

Parmi les sujets où les deux sexes s'entendent presque parfaitement, il y a celui sur la dépénalisation des rapports sexuels hors mariage qui n'est soutenue que par 5% des hommes et 7% des femmes.

Les contradictions ne sont jamais loin

Un rapport où la contradiction n'est pas bien loin, une bonne nouvelle pour le professeur Hamdouch, pour qui "où il y a contradiction, il y a discussion". Ainsi, si une grande majorité des personnes interrogés (77% des hommes contre 82% des femmes) considèrent qu'une femme doit rester "vierge jusqu'au mariage", seulement 47% des hommes et 30% des femmes considèrent que les hommes doivent également se restreindre de tout rapport sexuel avant le mariage.

Sur la question des violences faites aux femmes, les contradictions sautent aussi aux yeux. Si 41% des hommes interrogés considèrent que "si le mari la soutient financièrement, sa femme est obligée d’avoir des rapports sexuels avec lui quand il souhaite", 66% jugent que "la femme doit pouvoir refuser d’avoir des rapports sexuels avec son mari lorsqu’elle ne souhaite pas en avoir". Sur le harcèlement de rue, 78% des femmes est 72% des hommes considèrent que "Les femmes qui s’habillent de façon provocante méritent d’être harcelées". Cependant ces mêmes femmes interrogées ne considèrent qu'à 42% que ces femmes "apprécient" cet harcèlement contre quand même 71% des hommes.

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Cependant, toujours dans la section sur les violences sexuelles, un nombre inquiétant d'hommes interrogés (60%) considèrent qu'une femme violée doit épouser son agresseur, contre un nombre non moins préoccupant de femmes (48%). Une contradiction n'étant jamais bien loin, seulement 27% des hommes estiment qu'"un homme qui viole une femme, et se marie avec elle, ne doit pas être poursuivi en justice".

Une attitude vis-à-vis de la masculinité que change

Malgré certains positionnement conservateurs de la part des personnes interrogées, hommes et femmes en ont conscience: la masculinité change. C'est ce que fait remarquer Rajaa Nadifi, en charge de l'enquête qualitative, et Professeure à l'Université Hassan II de Rabat. Un changement pas toujours bien accueilli auprès du sexe masculin: "les hommes ne sont plus des hommes", s'était ainsi exclamé un des participants à une table ronde organisée à l'occasion de l'enquête.

S'ils considèrent que leur pouvoir dans le couple est en baisse (71% d'entre eux considèrent qu'ils devraient avoir le dernier mot dans le ménage), les hommes interrogés ne définissent pas forcément la masculinité par rapport à la "virilité", un des intervenants mettant plus en avant l'importance des "valeurs morales".

En effet l'enquête "qualitative" montre un vrai questionnement au sein des couples sur une nouvelle définition de la masculinité. "Les masculinités 'd'avant' ne sont plus valables mais en même temps une nouvelle définition n'a été ni trouvée, ni validée, et chacun cherche sa place", souligne le rapport. "Les hommes et les femmes interrogés dans l’enquête qualitative évoquent une 'crise de la masculinité', et les deux sexes éprouvent des difficultés à trouver leurs marques entre leurs rôles respectifs dans la sphère publique et dans la sphère privée", expliquait au Huffpost Maroc Leila Rhiwi, représentante ONU Femme Maghreb, au moment des premiers éléments dévoilés par l'enquête en mai dernier.

L'éducation comme réponse?

Pour Bachir Hamdouch, le seul indice qui contribue à la baisse des à priori dû au genre reste l'éducation chez les hommes. "Plus les hommes sont éduqués, moins les a priori sur le genre sont importants". Ce dernier prend notamment comme exemple l"'indicateur synthétique des attitudes des hommes et des femmes à l’égard de l’égalité de genre, une moyenne globale de variables a été calculée pour produire l’Échelle d’Équité de Genre (GEM Scale en anglais)", explique le rapport.

Une échelle dans laquelle les hommes marocains obtiennent une note à peine supérieure à la moyenne, soit 1,7 sur trois. Au niveau des hommes ayant effectué des "études supérieures", ce chiffre monte à 1,9. Le professeur Hamdouch a ainsi comparé les résultats marocains à ceux du Liban, même s'il a insisté sur le fait que l'enquête marocaine ne prend en compte qu'une région et que le Liban "n'a pas eu de campagne de recensement depuis belle lurette". Il constate notamment que le score des hommes éduqués, soit 1,9, se rapproche de celui du Liban, pays où le taux d'éducation est assez important.

Parmi les recommandations, les chercheurs ont également mis en avant le rôle des "médias" dans la "réduction des stéréotypes" et la possibilité de "remettre en question les rôles conventionnels des hommes". Autre facteur de changement non-négligeable, l'implication des hommes dans l'accompagnement de leurs enfants: "Nous constatons le rôle crucial que les hommes et les pères en faveur de l’égalité entre les sexes, peuvent jouer pour éduquer la prochaine génération à être plus favorable à l'égalité" a déclaré de son côté Leila Rhiwi. "Pour y parvenir, nous devons influencer le discours médiatique, religieux et culturel, ainsi qu’étendre les programmes et influencer les politiques en faveur des droits humains des femmes et de l'égalité des sexes et engager les garçons et les hommes dans ces processus".

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