TUNISIE
01/03/2018 04h:10 CET | Actualisé 01/03/2018 12h:39 CET

Le chercheur algérien Hamza Hamouchene met en garde "contre les attaques néolibérales et néocoloniales" qui mettent en danger la souveraineté tunisienne

People wave a Tunisian national flag as they dance on Avenue Habib Bourguiba celebrating the second anniversary of the Tunisian revolution in Tunis January 12, 2013.  REUTERS/Anis Mili (TUNISIA - - Tags: POLITICS CIVIL UNREST ANNIVERSARY)
Anis Mili / Reuters
People wave a Tunisian national flag as they dance on Avenue Habib Bourguiba celebrating the second anniversary of the Tunisian revolution in Tunis January 12, 2013. REUTERS/Anis Mili (TUNISIA - - Tags: POLITICS CIVIL UNREST ANNIVERSARY)

Quels ont été les déclencheurs, les causes des dernières manifestations sociales en Tunisie? Quelle position doit-on adopter pour analyser de tels événements et leur récente intensification? Doit-on se résigner à regretter le sort de la révolution et la façon dont l'élite a perfidement organisé cette dite "transition" vers une meilleure "démocratie" et une "bonne gouvernance"? Où en sont concrètement les promesses des Printemps arabes?

Ce sont autant de questions auxquelles a tenté de répondre le Comité pour l'abolition des dettes illégitimes, dans un récent article publié ce lundi titré "Tunisie: protestations contre l'austérité, quête de souveraineté".

Fondé en Belgique en 1990, le Comité pour l'abolition des dettes illégitimes - anciennement connu sous l'appellation Comité pour l’Annulation de la Dette du Tiers Monde (CADTM) - est un réseau international implanté en Europe, en Afrique, en Amérique du Sud et en Asie. Il oeuvre en faveur du respect de la souveraineté des peuples, de la justice sociale et de l’égalité entre hommes et femmes.

À travers les propos du journaliste algérien Hamza Hamouchene, le comité s'est ainsi penché sur la vague de protestations qui a touché le pays en janvier dernier démontrant le bouillonnement de la résistance populaire tunisienne "contre les attaques néolibérales et néocoloniales" qui mettent en danger la souveraineté du pays.

Dénonçant les nombreuses arrestations, Hamza Hamouchene a ainsi relevé la diversité sociale des manifestants, unis à la suite de l'annonce du budget 2018 et des sévères mesures d'austérité entrainant un gonflement des prix des aliments de base, du carburant et de l'énergie et l'affaiblissement des services publiques fondamentaux comme la santé et l'éducation.

Comparés aux précédents soulèvements survenus après 2010, ces récentes manifestations se sont par ailleurs distinguées par l'importance de leur impact, mobilisant les habitants - toutes classes sociales confondues - de 16 des 24 gouvernorats. Initiées par le mouvement Fech Nestennaw? (“Qu'attendons-nous?”), associé Front populaire de gauche, ces dernières ont rassemblé la jeunesse des régions intérieures délaissées et précaires, en marge des centres urbains où les protestations ont été réprimées de manière particulièrement violente.

Hormis les manifestes éléments déclencheurs de cette crise (la loi de finance 2018, les immédiates mesures d'austérité et l'envolée des prix de l'alimentation), le journaliste pointe du doigt d'autres causes sous-jacentes plus profondes, qui montrent que les récentes protestations sont le prolongement d'un processus révolutionnaire complexe.

Ce processus joue un important rôle dans "l'émergence des masses sur la scène politique", qui expliquerait en partie le nouveau dynamisme de la société civile tunisienne. Il s'agit enfin pour les Tunisiens de se mobiliser contre le détournement de leur révolution, "de résister contre la domination impérialiste et les structures du pouvoir néo-colonial", mais aussi d'exprimer, haut et fort, "leur détermination pour poursuivre leur combat et retrouver leur souveraineté", affirme Hamza Hamouchene qui rappelle que le pays reste soumis "aux projets impérialistes" des pouvoirs occidentaux car accablé par la dette imposée par le FMI et la Banque mondiale.

Si les récentes manifestations coïncident avec le septième anniversaire du renversement du régime Ben Ali marquant le début des Printemps arabes, il ne s'agit pas d'un hasard. La “transition démocratique” à caractère pacifique n'est en réalité, pour le journaliste, qu'une dynamique pour "froisser l'élan révolutionnaire du peuple". Une transition qui se réduirait, en fait, à une "transformation sponsorisée par l'occident" afin d'"appliquer davantage les désastreuses politiques économiques qui ont conduit le peuple à un premier soulèvement".

Les demandes formulées par le mouvement révolutionnaires de 2010-2011 ont été ignorées par l'élite néolibérale, qualifiée "d'élite comprador" servant, au détriment de l'économie locale, les intérêts étrangers, en faisant fructifier les multinationales et capitaux étrangers en Tunisie.

L'élite dirigeante favorise ainsi la domination occidentale, l'emprise du FMI et de la Banque mondiale, elle prévoit notamment d'ouvrir la fracture hydraulique entrainant une surconsommation d'eau et une pollution des nappes phréatiques sous-terraines.

Le journaliste pointe aussi du doigt, la persistante corruption au sein des industries du gaz et du pétrole, malgré le nouvel article de la constitution sur la souveraineté des ressources naturelles.

Il semblerait que depuis 2010, chaque gouvernement n'ait eu pour seul intérêt que l'export des gargantuesques profits liés à l'exploitation du peuple et de ses ressources naturelles.

Concernant la négociation actuelle, d'un libre échange entre la Tunisie et l'Union Européenne, l'accord de libre-échange complet et approfondi (ALECA), le spécialiste soutient que malgré cet intitulé, la liberté n'est pas au rendez-vous et qu'il s'agit au contraire de maintenir une "division internationale profondément injuste de main d'oeuvre et de perpétuer la domination des empires centraux sur le reste du monde". Un telle négociation serait destinée à légitimer une emprise sur les ressources locales, en soit il s'agirait d'un système "néo-colonialiste" masqué sous les apparences d'une "démocratie de marché".

Hamza Hamouchene relie ses propos à l'analyse du penseur algérien Frantz Fanon - qui a vécu en Tunisie à la fin des années 1950, pendant la révolution algérienne - soutenant que cette "bourgeoisie anti-nationale“ fait office de relais vers le capitalisme, instaurant notamment un système local centré sur la tyrannie et l'exploitation des masses, à l'image du colonialisme passé.

Alors même qu'elles sont censées renforcer la société civile, la globalisation des ONG, contribuant à dépolitiser les discours et pratiques sociales, participe également à ce phénomène d'affaiblissement interne par le fait qu'elles créent une "société civile artificielle" sans réelle indépendance politique.

Les protestations de janvier en Tunisie expriment la haine accumulée par les masses envers l'élite anti-nationale et stérile qui ne cesse d'ignorer le lamentable immobilisme du pays.

Si la résistance, affaiblie, manque de clarté politique, la flamme révolutionnaire portée par les masses refuse de s'éteindre, ce qui prouve que la Tunisie ne cesse sa bouillonnante résistance face aux "attaques néolibérales et néo-coloniales de sa souveraineté". Les mouvements sociaux, les organisations et les collectifs de la jeunesse, des droits des femmes, les syndicats, les diplômés sans emploi, les petits paysans et les communautés marginalisées des régions intérieures ou encore la classe ouvrière en marge de l'agitation des sites touristiques, oeuvrent ensemble en faveur du changement et de la justice locale.

Le chemin à suivre selon Hamza Hamouchene, celui qui mènera la Tunisie et les autres pays "asservis" à "la décolonisation vers un nouvel ordre libérateur".

"Il est nécessaire de redécouvrir l'héritage révolutionnaire du Maghreb, de l'Afrique, de l'Asie de l'Ouest et au-delà, développé par de grands esprits tels que Frantz Fanon, Amilcar Cabral, Thomas Sankara et George Habash pour revivre les ambitieux projets des années 1960 qui cherchaient à s'émanciper du système impérial-capitaliste". Une leçon qui est également à tirer des expériences algérienne et égyptienne défiant les hiérarchies, les divisions et les régionalismes par l'union et la solidarité régionale.

Les événements actuels en Tunisie montrent que "le peuple se soulève contre les géographies manichéennes de l'oppresseur et de l'opprimé, qui leur ont été imposées par la globalisation du système capitaliste-impérialiste", analyse-t-il.

Retrouvez les articles du HuffPost Tunisie sur notre page Facebook.