MAROC
27/02/2018 11h:35 CET | Actualisé 27/02/2018 12h:05 CET

Affaire Taoufik Bouachrine: "Sa poursuite pour traite d'êtres humains est une première au Maroc"

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JUSTICE - "Un gros séisme". C’est ainsi que qualifie l’avocat Abdessamad Idrissi, membre du comité de défense de Taoufik Bouachrine, l’annonce faite hier des poursuites engagées contre ce dernier par le parquet de Casablanca. Après une nouvelle audition du directeur du journal Akhbar Al Yaoum et du site Al yaoum 24, arrêté le vendredi dernier et dont la garde à vue avait été prolongée à 72 heures, les chefs d’accusations retenus contre lui ont laissé ses avocats sous le choc.

Taoufik Bouachrine a été déféré devant la Chambre criminelle pour répondre de plusieurs crimes, dont la traite d’êtres humains. "C’est une erreur d’évaluation. Le ministère public dispose du pouvoir discrétionnaire pour engager des poursuites sur la base des procès-verbaux. Il n’y avait pas de quoi retenir, dans cette affaire, l’accusation de la traite d’êtres humains", affirme cet avocat dans une déclaration au HuffPost Maroc. Et de préciser qu'à sa connaissance, "c’est une première au Maroc".

L’adoption de la loi anti-traite (section VI du code pénal) remonte à 2016 et le contexte l'ayant légitimé relèvent de la lutte contre le crime à l’international. "Lorsque cette loi était encore au stade du projet à la Chambre des représentants, nous en discutions dans le cadre du respect par le Maroc de ses engagements auprès de la communauté internationale", se rappelle Abdessamad Idrissi qui avait participé à ces discussions en tant que député au cours de l’ancienne législature. Pour lui, le crime visé en premier par cette loi est celui qui traverse les frontières pour faire barrage aux réseaux terroristes, entre autres. "Qu’un journaliste soit poursuivi dans le cadre de cette loi ne correspond pas, à mon sens, à cette affaire. Le ministère public n’a pas à nous expliquer ses arguments parce qu’il exerce son pouvoir discrétionnaire. Ce sera finalement au tribunal de décider", estime l’avocat.

Première audience devant la Chambre criminelle relevant de la Cours d'appel de Casablanca: le 8 mars. De lourdes charges pèsent sur Taoufik Bouachrine, qui devra également répondre d’attentat à la pudeur avec violence, viol et tentative de viol. Sur la liste des poursuites figurent aussi les délits de harcèlement sexuel, de recrutement d’individus en vue de la prostitution, dont une femme enceinte, l’usage de moyens qui permettent de photographier, de filmer ou d’enregistrer ces actes. "Il risque des peines de prison allant jusqu’à vingt ans de réclusion", craint l’avocat.

Ces accusations ont été engagées par le parquet suite à l’audition de 8 victimes. "Nous allons décortiquer dans l’après-midi d’aujourd’hui les procès-verbaux des 8 victimes pour en savoir plus", indique Abdessamad Idrissi. Selon l'avocat, il s’agit, pour 6 d’entre elles, d’employées du groupe de presse appartenant à Taoufik Bouachrine, notamment une standardiste. Mais celles-ci, précise-t-il, ne sont pas des plaignantes, elles ont simplement été auditionnées dans le cadre de l’affaire. Les plaignantes, elles, sont une journaliste et une correspondante à Oujda qui serait aussi fonctionnaire dans un ministère: K.J et N. L.

Les victimes ont été filmées, d’après le communiqué du parquet, à l’aide de séquences vidéo, d’environ 50 films enregistrés sur CD et support numérique. "Nous n’avons rien visionné, pour l’instant", ajoute l’avocat.

Vers "la fin du journal"?

Au journal Akhbar Al Yaoum, c’est dans un climat de crise que l’équipe des journalistes et des techniciens poursuit son travail. Le sort que leur réserve cette affaire judiciaire les laisse dans le flou, face à des accusations qui pourraient porter atteinte à l’image de leur journal. "Tant qu’il n’y a pas de décision de fermer le journal, nous continuons à travailler, à publier nos éditions au quotidien. Le siège avait été fermé au moment de l’arrestation, vendredi, mais les clés ont été restituées au personnel", déclare au HuffPost Maroc le rédacteur en chef adjoint du bureau du journal Akhbar Al Yaoum à Rabat, Abdelhak Belachgar.

Ce dernier précise que le travail actuellement au sein du journal est géré d’une manière collective, en coordination entre lui et son collègue disposant du même statut au siège de Casablanca, M’barek Lamrabet (l’ancien rédacteur en chef ayant démissionné, il y a longtemps). "Nous essayons de gérer le travail du mieux que nous pouvons. Cela dit, des problèmes se posent, notamment, pour les salaires qui dépendent de la signature du directeur", confie-t-il, espérant que ce problème soit réglé par Taoufik Bouachrine et ses avocats.

Abdessamad Idrissi estime aussi, pour sa part, qu’il "faudra trouver le moyen de déléguer les pouvoirs du directeur de publication afin que la gestion du groupe se poursuive normalement". Et d’ajouter que, normalement, Taoufik Bouachrine devait signer, hier, le virement des salaires et les chèques pour payer les factures de l’Internet et du téléphone. "Il se peut que dès le 1er mars, le personnel se retrouve sans moyen pour travailler. Ce serait alors la fin du journal!", prévient-il.

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