MAROC
23/02/2018 13h:12 CET | Actualisé 23/02/2018 13h:19 CET

Exportateur de talents marocains, le collectif NAAR dévoile un premier clip qui fait déjà parler de lui

NAAR

CULTURE - Créer une structure destinée à diriger, produire et promouvoir des projets d'artistes marocains et arabes: c'est le pari que se lance le collectif NAAR, fraîchement né d'une collaboration entre Mohamed Sqalli, directeur créatif dans la musique et le photographe Ilyes Griyeb.

"Et si on laissait enfin les artistes arabes raconter eux-mêmes leur(s) histoire(s) ?" C'est suite à cette tribune signée par Mohamed Sqalli, connu pour avoir produit le chanteur marocain Malca, que NAAR a vu le jour. Relayée par plusieurs médias, dont le HuffPost Maroc, elle remettait en cause les codes et l'esthétisme de la culture arabe empruntés par les occidentaux, alors que les artistes maghrébins peinent à se faire connaître et à s'introduire sur la scène internationale en promouvant leur propre culture.

Depuis quelques temps, la culture arabe a le vent en poupe en occident. Art, mode, musique, cinéma, elle est omniprésente. Ce qui au début était perçu, par les artistes maghrébins, comme une fierté, traduit maintenant une profonde frustration: celle de voir sa culture applaudie et appréciée seulement lorsque des occidentaux se l'approprient et, parfois, la plagient, comme ce fut le cas des photos d'Ilyes, reprises par le rappeur anglais Skepta.

"L'objectif de NAAR, c'est de conseiller, produire et promouvoir les projets des artistes marocains. Avec Ilyes, on a lié nos forces pour trouver des projets originaux et puissants qu'on ne retrouvera pas que dans des médias publics de la francophonie, comme on a l'habitude de le voir pour les artistes arabes. Leur art est subventionné mais touche un petit public et a une dimension davantage sociale qu'artistique", explique Mohamed Sqalli.

"Alors oui, il y a une sorte de mode autour de la culture maghrébine et arabe en Occident, mais les artistes arabes n'y sont pas pour autant associés. On s'est dit: 'alors la suite c'est quoi?' Il y a tellement d'artistes chez nous qui tiennent la route, ils ont seulement besoin d'être conseillés et promus via des circuits un peu plus valorisants", défend-il.

Le groupe de rap Shayfeen, auteur de "Wach Kayn Maydar" qui cumule des millions de vues sur YouTube, est le premier à rejoindre le collectif NAAR. Premier projet en date: "Money Call", aux sonorités trap, sorti vendredi 23 février, produit par Eazy Dew et réalisé par Ilyes et Mohamed. Un clip vu plus de 30.000 fois en moins de 24 heures et déjà encensé par la presse internationale.

La trap marocaine vit son apogée

La trap, c'est ce phénomène musical né dans les années 2000 dans le sud des États-Unis et popularisé par une vague de rappeurs "dirty south" pionniers du genre comme T.I., Gucci Mane ou Young Jeezy. Tempos lents, voix nonchalantes, flow entêtants, paroles qui tournent souvent autour de l'argent, d'égotrip et de choses illicites, la trap s'est rapidement exportée dans le monde entier où elle se mélange à d'autres styles musicaux comme la house et l'électro, se diversifie mais parfois se perd.

Si depuis quelques années on ne cesse de prédire la fin de la trap qu'on accuse de s'essouffler, elle domine en réalité le hip-hop des années 2010. Reprise à toutes les sauces en France, elle semble vivre ses prémices au Maroc où une nouvelle génération de rappeurs s'en approprient les codes.

"C'est un genre mondial, qui a abolit les frontières. Il y de plus en plus de gens qui écoutent de la trap dans des langues qu'ils ne comprennent pas, car le rythme prime sur tout. La trap marocaine est en plein boom, il y a des artistes vraiment très bons. Et si la trap doit sonner sa fin, ils sauront se renouveler, faire autre chose car ce sont aussi des musiciens, surtout Shayfeen" explique Mohamed Sqalli.

"Cependant, si cette musique n'a pas de frontières, les opportunités de carrières et de voyager et collaborer avec des artistes sont beaucoup plus limitées, il y a moins de possibilités", déplore le jeune homme. En octobre dernier, il a alors organisé une résidence d'artistes à Casablanca pour créer un album d'une dizaine de collaborations entre artistes marocains et beatmakers et rappeurs hollandais, italiens et français. "Money Call" a d'ailleurs été enregistré lors de cette résidence. Shobee, de Shayfeen, rappe en darija avec son compatriote Madd, en featuring avec Laylow, un jeune rappeur français prometteur. L'auto-tune domine, tantôt spasmodique, tantôt enivrant.

"L'idée était d'aller chercher un Maroc qu'on ne met jamais en avant"

Le clip, à l'esthétique impeccable, a été réalisé par Ilyes Griyeb en janvier dernier dans la ville de Meknès qui l'a vu grandir. Il nous dresse le portrait d'un Maroc réaliste, brut et sans artifices, loin des palaces de Marrakech et autres endroits tape à l'oeil souvent en toile de fond des clips occidentaux.

"L'argent appelle, je réponds allô": le titre du morceau n'est certainement pas un hasard et coïncide avec l'ambiance qui règne dans l'ancienne ville impériale. La jeunesse désabusée hante les rues de la ville, rêve d'autres horizons, traine sur des terrasses aux paraboles tournées vers le Vieux continent et s'oublie dans les vapeurs toxiques des garages de voitures qu'elle retape.

"L'idée était d'aller chercher un Maroc qu'on ne met jamais en avant, un Maroc semi-rural où les gens vivent de débrouille. La moitié de la ville de Meknès travaille pour l'armée, l'autre se débrouille quelques sous en réparant des bagnoles accidentées en provenance d'Europe. Tout le monde veut se barrer, les conversations courantes ici sont 'C'est quoi la dernière technique pour aller en Europe?'", précise Mohamed Sqalli.

Avec "Money Call", NAAR confirme son envie de faire voyager la trap marocaine au delà des frontières du royaume. Première escale, la scène de la Bellevilloise à Paris, où Shayfeen racontera son histoire le 25 avril prochain.

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