MAROC
22/02/2018 09h:10 CET

André Magnin: "Musées, collections et foires contribuent à l'émergence de l'art africain" (ENTRETIEN)

Fondation Cartier

ART - Depuis la réintégration du Maroc au sein de l'Union africaine, le royaume vit à l'heure du continent. L'an dernier, les Marocains ont pu apercevoir la diversité de l'art contemporain africain à l'occasion de l'exposition "Art en Capitale", organisée à Rabat. Ce week-end, Marrakech accueille la foire 1-54 dédiée à la promotion de l’art contemporain d’Afrique et de la diaspora africaine.

Autre symbole de cet intérêt du Maroc pour l'art africain, en février, les éditions Langages du sud ont publié un ouvrage inédit regroupant tous les grands noms de l'art contemporain d'Afrique. Baptisé "Lumières africaines, l'élan contemporain", cet ouvrage, co-écrit par Mehdi Qotbi, président de la Fondation nationale des musées, et André Magnin, un des plus grands experts mondiaux en art africain, rassemble les biographies de 84 artistes du continent accompagnées des images de leurs œuvres les plus marquantes.

André Magnin s'est fait un nom dans les années 80 à l'occasion de l'exposition "Les Magiciens de la terre", au Centre Pompidou à Paris, qui regroupait 100 artistes contemporains "non occidentaux", notamment issus d'Asie, d'Afrique ou d'Amérique latine. Le HuffPost Maroc a rencontré ce passionné d'art africain, qui revient sur le nouvel intérêt du royaume pour l'art du continent, la vision de l'art africain à travers le monde, et la façon dont cette vision évolue auprès des collectionneurs.

zoulikha bouabdellah

Zoulikha Bouabdellah, "Mirage 1", 193 x 193 cm, aluminium peint, 2011

HuffPost Maroc: Comment vous êtes-vous passionné pour l'art africain?

André Magnin: J'ai essayé de me l'expliquer puisqu'on m'a plusieurs fois demandé: "André, pourquoi l'Afrique?". D'abord, le fait d'avoir grandi à Madagascar a certainement joué un rôle capital. J'y ai vécu des évènements particuliers qui ont fait que ce pays m'a amené à chercher la liberté, que j'ai ensuite expérimentée en allant en Afrique sans peur, sans craintes, et en ayant le regard le plus libre possible envers "l'autre". Quand on a monté l'exposition "Magiciens de la terre" à Paris, je suis retourné à Madagascar. En apprenant l'Afrique par des rencontres, j'ai commencé à comprendre l'Afrique, la regarder, mettre en péril mes vérités d'Occidental, m'ouvrir, être plus libre encore. L'art occidental n'est pas LA vérité, il y a beaucoup de vérités, d'autres connaissances et cultures. La beauté n'est pas uniforme.

Vous venez de publier "Lumières africaines, l'élan contemporain". Comment avez-vous été approché pour réaliser cet ouvrage?

J'ai écrit une quantité de livres sur l'art contemporain mais plutôt subsaharien, qui est mon espace géographique. Ce livre réunit donc Mehdi Qotbi, expert en art du Maghreb, et moi. Je pense qu'ils sont venus à moi parce que cela fait plus de 30 ans que je sillonne le continent à la recherche d'artistes. Quand j'ai commencé, il n'y avait pas de galeries, pas de musées, ni de collectionneurs.

Comment a évolué la vision de l'art africain?

Il y a une arrogance occidentale qui fait que l'histoire de l'art a été écrite par les Européens et les Américains. Mais vers le milieu des années 80, on commence à regarder ce qui se passe en Inde, en Chine... C'est en 1989 avec l'exposition "Les Magiciens de la terre" au Centre Pompidou, dont j'étais commissaire et qui réunissait 100 artistes du monde entier, que l'on a commencé à y prêter attention. Elle fut d'ailleurs à l'époque très critiquée principalement par l'Occident assez mécontent de voir qu'on pouvait montrer des oeuvres d'aborigènes australiens du désert, qui faisaient des peintures à partir de la terre et de pigments, à côté d'artistes européens reconnus comme Richard Long.

Ils considéraient qu'en dehors des canons occidentaux, rien d'autre n'existait. À l'aube du 21e siècle, on s'est dit que ce n'est pas normal que l'on ignore tout ce qui se passe sur les deux tiers de la planète. Depuis un peu plus de 30 ans, avec la collection Jean Pigozzi (riche collectionneur d'art africain, ndlr), la foire 1-54 et les multiples expositions qu'on a pu faire, l'art de l'Afrique se fait connaître. À l'époque de la mondialisation, il est important d'intégrer les savoirs, les connaissances, le sens et les beautés venues de toutes les cultures, sans l'autorité de l'Occident.

zoulikha bouabdellah

Zoulikha Bouabdellah, "Envers endroit", 2016, vidéo 6 minutes

Le Maroc se tourne de plus en plus vers l'Afrique. Comment peut-il contribuer à la reconnaissance de cet art?

Il n'y a pas une Afrique, l'Afrique du nord et l'Afrique subsaharienne sont des cultures différentes. Par la volonté du roi Mohammed VI, le Maghreb prend conscience qu'il fait partie de ce continent. C'est le continent du futur, il y a un milliard d'habitants, des richesses infinies, du sous-sol comme du sur-sol, et des cultures qui font que l'Afrique est l'endroit où tout est à faire.

Le Maroc contribue à la reconnaissance de son art car il y a déjà une volonté du roi de se tourner vers l'Afrique. Tout est en synergie, ce n'est pas un hasard s'il y a désormais des musées, collections ou foires comme celle de Touria El Glaoui avec l'événement 1-54. Tout cela contribue à une émergence de l'art africain. Le Maroc joue un rôle important, notamment avec les capitaux privés qui permettent la création de fondations et collections. Il y a très peu d'équivalents en Afrique. Cela commence cependant au Bénin et au Nigéria, avec des collectionneurs qui s'intéressent à l'art africain et des évènements dédiés au continent qui attirent les collectionneurs du monde entier.

njideka akunyili crosby

"Mother and Child", 2016, Acrylique, transferts, crayon de couleur, fusain, collage et tissu commémoratif sur papier © Njideka Akunyili Crosby, courtesy de l’artiste et Victoria Miro, Londres-Venise

Comment évolue l'intérêt des collectionneurs pour l'art africain? Sont-ils encore dépendants des mécènes européens?

Il y a une tradition, en Occident, depuis l'époque des rois, des papes et désormais avec les grands capitalistes pour l'art, de réunir les connaissances et les savoirs des civilisations, et cela ne se traduit pas forcément en terme de spéculation. Avec Jean Pigozzi, nous avons regroupé une collection unique, à laquelle j'ai travaillé pendant 20 ans, de plus de 12.000 oeuvres. Nous avons fait une centaine d'expositions, et cela a peu à peu attiré l'attention de nombreux autres collectionneurs.

C'est en Europe, et en France en particulier, que les grands collectionneurs ont acquis de l'art africain. En Afrique, les artistes seront ainsi revalorisés, car ils sont souvent peu soutenus sur leur propre continent. Il y a 30 ans, j'achetais un tableau de Chéri Samba (artiste congolais, ndlr) à 5.000 euros, aujourd'hui il vaut entre 100.000 et 200.000 euros. C'est vrai qu'en Afrique du Sud, les collectionneurs réunissent surtout de l'art sud-africain, de même au Nigéria et au Maroc, mais peu à peu, cela s'étendra.

Vous avez créé un marché de l'art contemporain africain. Quelle est la spécificité des acheteurs que vous rencontrez?

Longtemps ce fut seulement Jean Pigozzi qui exprimait son intérêt pour cet art. D'autres sont désormais devenus collectionneurs, fascinés par les connaissances qu'apportent ces oeuvres. Peu à peu, avec la "mode" de l'art africain - même si je pense que ce n'est pas une mode - on regarde enfin cet art. C'est simplement qu'on regarde plus sérieusement ces peintres et sculpteurs.

Vous avez désormais des collectionneurs moyens qui y prêtent attention, des spéculateurs, des jeunes qui entendent dire que c'est à la mode et achètent parce que ce n'est pas encore très cher et d'autres parce qu'ils considèrent que c'est là que ça se passe. Aujourd'hui, grâce à cet intérêt grandissant, de nombreux artistes africains accèdent au marché de l'art.

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